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19 septembre 2007 3 19 /09 /septembre /2007 00:00

Chabane Ouahioune : « La fraternité a nourri mon écriture » Entretien réalisé par la R.M. Né le 22 avril 1922 à Tassaft Ouguemoune (wilaya Tizi-Ouzou), Chabane Ouahioune, juriste de formation, a marqué les années 1980 par la publication de nombreux romans édités à la SNED : La maison au bout des champs (1979) son premier roman suivi de Les conquérants du parc rouge, Ce mal des siècles, Tiferzizwit ou le parfum de la mélisse… etc. Vous avez marqué la décennie 1970-1980 par la publication de plusieurs romans et les années 1990 par des chroniques de presse Lettres de Kabylie. Après cette période prolifique, vous vous êtes tu. Pourquoi ? Chabane Ouahioune : Les raisons de mon silence sont multiples. En premier lieu, une grave maladie cardiaque de mon épouse m'affecte beaucoup, m'oblige à rester auprès d'elle pour la soutenir, prévenir ses crises et souvent la faire soigner d'urgence ici ou en France. Cette impossibilité de me déplacer a restreint mes contacts avec le monde des écrivains et journalistes. Ne vivant plus cette ambiance nécessaire, j'ai perdu petit à petit le goût et l'envie d'écrire. L'insécurité des routes et des villes m'empêche, même quand je peux confier mon épouse à des proches dévoués, de me déplacer assez souvent pour continuer à renouer avec l'écriture. Des difficultés, dissensions et mésententes ont opposé des organismes qui détiennent certains pouvoirs aux écrivains et journalistes. Ces désaccords, et quelques fois disputes, m'ont affecté et choqué au point que j'ai décidé de m'en tenir le plus loin possible, donc de cesser d'écrire. Car, partisan de l'entente et de l'union des Algériens, je m'efforce de rester franc, un « saheb lehna », un ami de la paix ou tranquillité. Je me sens ulcéré par certains excès dans le dialogue autorités-journalistes et écrivains, au point que si j'écrivais encore, je ne pourrais m'empêcher de déverser mon fiel à mon tour ; ce qui aggraverait les problèmes et m'attirerait des ennuis que mon âge avancé ne me permettrait peut-être pas de supporter ou d'affronter dignement. La fatigue provenant de l'âge est une réalité. Il arrive un moment où tous les ressorts s'affaiblissent, où la mémoire défaille (j'ai 84 ans). De plus, à cet âge très avancé, on pense en avoir fini avec tout, on devient pessimiste et l'on se dit : « A quoi bon écrire ? Cela ne servira à rien.» Les querelles politiques s'étant exacerbées, j'ai la certitude que, quoi que j'écrive, même en tachant de rester prudent et modéré, je ne pourrai éviter de heurter certains esprits, de les mécontenter et de m'attirer leur colère. Peut-on dire que Tiferzizwit ou le parfum de la Mélisse est votre principal roman ? Ma réponse dépend de ce que vous entendez par « principal » Si vous assimilez cet adjectif à « important » ou à « meilleur », je répondrai non. Si par « principal » vous affirmez que c'est ce livre qui me tient à cœur, je répondrai oui. Ce roman, je l'ai pensé et écrit dans mon cœur, à chaud, au cœur de la guerre d'Algérie que j'ai entièrement vécue dans mon village, qui est celui du glorieux Colonel Amirouche. Ce roman, c'est donc notre guerre vécue sur ses lieux de déroulement, vue de l'intérieur de la Kabylie et « du dedans des esprits », non de loin ou par l'intermédiaire de journaux ou de récits postérieurs plus au moins fantaisistes. Ayant vécu au cœur de la tourmente, j'ai pu observer mes compatriotes, surtout les humbles, noter leurs misères et bonheur, sentir leurs émotions, mesurer leur révolte, leurs combats, leurs lassitudes et déprimes, leurs espérances et sursauts ; j'ai pu admirer et noter leur cohésion inébranlable et surtout leur courage et leur simplicité, plutôt, leur « courage dans la simplicité » exempt de gloriole, dont j'ai parlé ailleurs, et qui est chose rare. Je me suis délecté à voir travailler, agir et combattre les êtres les plus faibles en apparence, les plus frustrés. Hand, le vieux berger, Driss et Maha, deux jeunes anonymes, se révélaient des guerriers accomplis, modulables et admirables. Ce livre, je l'ai écrit avec le désir de montrer le vrai visage de la Kabylie, cette région montagneuse, boisée et herbue qui embaume en toutes saisons. Son parfum dominant ne peut être pour moi, fils du Djurdjura, que le plus précieux, celui de la mélisse ou citronnelle appelée Tiferzizwith pour deux raisons : d'abord parce qu'elle est appréciée par les abeilles ; ensuite parce que ses feuilles ont des nervures qui les font ressembler aux ailes des abeilles. Donc cette œuvre est mon chant d'amour offert à ma région natale, la Kabylie, partie remarquable de ma patrie l'Algérie. Ce texte, l'avez-vous conçu comme un roman écologique ? Dans lequel vous vous faites le chantre des sources et des paysans ? Oui et non. L'écologie est une science qui étudie les milieux où vivent et se regroupent les êtres vivants ainsi que les rapports de ces êtres avec le milieu. Or, la science, c'est l'érudition et la précision. Mon roman est loin d'être une œuvre scientifique. En revanche, il est malaisé, sinon impossible, dans un roman isolé, de choisir un thème principal ou unique qui se détache nettement et totalement de l'environnement. Tout se tient et s'entre- pénètre dans l'existence. Dans mon œuvre Thiferzizwith… je me suis attaché à décrire un genre de vie (la vie rurale), à rapporter des qualités humaines (travail, sagesse, courage…), à décrire des aspects plaisants, des composantes prenantes de la nature, mais sur le mode poétique, sans insister sur leur rôle écologique. J'ai voulu qu'on y trouve surtout une « sociologie » élargie où l'on rencontre l'ethnographie, la démographie, et puisque vous le voulez, l'écologie. Cela, uniquement dans son aspect poétique qui nous émeut et nous fait aimer intensément notre environnement, pour moi la Kabylie, exalter la beauté et la richesse des paysages dans toutes mes œuvres qui la concernent. Peut-on établir une similitude entre « La maison au bout des champs » et l'écriture de Jean Giono dans Regain, Colline... romans qui développent le rapport entre l'homme et la nature… Oui. J'ai souvent lu Giono, et peut-être suis-je imprégné, inconsciemment de son esprit. Cependant, le titre La maison au bout des champs a un caractère symbolique. Celui de la maison isolée, au bout du village, que l'on ne voit pas souvent mais qui a une grande importance. C'est celle d'une famille pauvre, ignorée par les riches, mais qui vit dans la propreté, le courage et le dévouement qui la rendent en réalité très respectable, plus que celles des nantis, peut être. J'ai démontré en rapportant des faits très proches de la vérité que cette humble maison, quoique peu considérée, voire négligée par les autres, a joué un rôle admirable et honorable dans notre lutte. Ainsi, en plus des rapports de l'homme avec la nature, il faut y lire la gloire patriotique des petites communautés et des humbles. Les conquérants du parc rouge, Ce mal des siècles se basent sur des événements vécus dans l'émigration à peine transposés pour les besoins de la fiction littéraire. Avez-vous vécu cette émigration ? Comment cette réalité a-t-elle nourri votre écriture? J'ai effectivement vécu tout près de l' Hôtel du Parc Rouge dont je connaissais et rencontrais quelques clients dans leurs chambres. Ces derniers me renseignaient sur leur existence ; ce qui rend les récits très proches de la vérité. C'est donc ainsi que j'ai vécu l'émigration, mais en marge des points et des moments « chauds », puisque ma formation intellectuelle, ma domiciliation et mes préoccupations m'éloignaient de la véritable existence des exilés. Les événements qui se déroulaient au Parc Rouge, quoiqu'un peu loin de moi, me touchaient, car il s'agissait d'épreuves ou de joies éprouvées par des Algériens, par mes frères, et quelques Africains. C'est pourquoi, j'ai voulu les consigner noir sur blanc pour édifier ceux qui les ignorent et en préserver le souvenir. C'est la fraternité qui a nourri mon écriture. N'y a-t-il pas un côté moral dans vos romans ? D'un côté, les « bons » et les « mauvais » ; de l'autre, vous considérez que les vraies valeurs se trouvent du côté de la tradition et de la fidélité aux ancêtres. Cela tient-il de votre formation de juriste ? Ma formation de juriste n'intervient en rien dans mes propos et mes œuvres. Nos ancêtres n'étaient pas nécessairement meilleurs que nos contemporains. Il faut que la morale et les valeurs ne restent pas statiques dans le temps. Ce que l'on estime un bien à un moment peut s'avérer un mal à un autre et réciproquement. Les conditions de vie changent et même sont sujettes à ces bouleversements ; alors, forcément, les valeurs le sont aussi. Ce qui pouvait être utile à nos ancêtres peut bien nous être nocif. Mais il reste des socles immuables auxquels nous avons tendance à ne pas donner autant de valeur que nos anciens : la fraternité, la justice, la droiture, la solidarité, la patience, la miséricorde, la discipline, le dévouement…Cela dit, il reste certain qu'il a toujours existé des « bons » et des « mauvais », et qu'il est nécessaire de les séparer, même en risquant de passer pour un moralisateur prétentieux et féru de soi-même. Personnellement, je ne suis pas irréprochable mais je ne crains de dénoncer les mauvais. Votre écriture est qualifiée de « simple et lisible pour tous » Partagez-vous cet avis ? Oui. Mon écriture est volontairement simple. Je pense qu'un roman est destiné à reposer l'esprit, à le décongestionner, surtout à notre époque où le stress nous malmène constamment. On doit trouver du plaisir à lire. Donc, je m'exprime le plus normalement du monde sciemment, pour ne pas lasser le lecteur, le faire suer et l'obliger à consulter le dictionnaire à toutes les pages. De plus, je m'adresse à la majorité de gens simples, modérément instruits et non à nos rares savants qui n'ont nul besoin de mes lumières. J'écris tout net, en évitant toute recherche d'effet littéraire. La littérature, il est vrai, suppose des expressions d'érudits, des styles étudiés et une élaboration complexe des textes. Elle ne peut viser qu'une minorité de grands intellectuels. Ce qui n'est pas mon désir. Mon but est de toucher la masse de mes compatriotes en exprimant ce qui a façonné notre personnalité algérienne, notre cœur et notre âme. Si on exprime les choses simples de la vie, avec l'esprit littéraire, on les déforme nécessairement ; on détruit leur authenticité et leur saveur. Ces vérités échappent à beaucoup de censeurs littéraires. Dans les anthologies consacrées à la littérature algérienne, vous êtes classé parmi d'autres auteurs sous la rubrique Les écrivains du terroir… Certes, je suis, jusqu'à un certain point, et dans certaines de mes œuvres, un écrivain du terroir. Mais cela ne m'amoindrit en rien. On ne démérite pas à se pencher sur le terroir. Au contraire, il excite la curiosité et l'intérêt de nombre de lecteurs. Mais je ne suis pas que cela. J'ai écrit au sujet des Hauts Plateaux. Là où je traite du terroir, je veille à évoquer les « vues extérieures » qui ne concernent pas uniquement un seul coin de terre. La démographie ne saurait tenir dans le seul terroir, ni la sociologie, ni la philosophie que mes œuvres évoquent amplement. Par ailleurs, Ce mal des siècles écrit à l'étranger et relatant des événements ayant eu pour théâtre un pays étranger, loin de la Kabylie et de l'Algérie, ne peut être considéré comme une œuvre du terroir. J'y ai disséqué le racisme, mal de tous les temps et de tous les pays. Les conquérants du Parc Rouge décrit des quartiers de la région parisienne et rapporte des faits qui s'y sont déroulés. On y est loin du terroir. Il en est de même pour Itinéraires brûlants qui brosse les luttes de fidaïs dans la région de Dellys, comme j'ai évoqué d'autres luttes en d'autres lieux. Et la guerre d'Algérie, d'envergure internationale, ne relève pas du simple terroir. Sans vouloir vexer personne, j'affirme que la plupart des auteurs d'anthologies ne sont pas restés objectifs. Dans leurs appréciations, on trouve des relents d'influences politiques et ethniques. Je suis bien placé pour exprimer cette affirmation car, en ma qualité de lecteur-correcteur à la SNED, j'ai lu bon nombre de livres et j'ai constaté que certaines anthologies ne les jugent pas à leur valeur réelle. J'ai même réécrit certaines oeuvres (ce que l'on ne sait pas) sur la demande de leurs auteurs, et l'on en dit beaucoup de bien. Pour ma part, j'ai écrit librement, en toute indépendance et bonne foi, sans chercher à nuire à personne, à combler les désirs, ni à suivre les conseils de quiconque. Je n'ai jamais sollicité l'aide ni l'avis de quelqu'un. C'est pourquoi, on ne parle pas beaucoup de mes travaux. Vos romans n'ont pas été réédités pourquoi ? Envisagez-vous une réédition ? La disparition de l'ENAL, mon premier éditeur, a rendu difficile toute réimpression. Les offres qui m'ont été soumises par d'autres organismes ne m'ont pas intéressé. Comme je ne voyage plus pour des raisons que j'ai déjà exposées, j'ai perdu contact avec les Editions. De plus, l'Edition a été très perturbée par l'influence de tendances politiques des écrivains. Ce qui me chagrine et m'enlève l'envie de me faire rééditer. Vos chroniques Lettre de Kabylie constituent-elles un prolongement de votre œuvre romanesque ? Oui. Elles ont le même caractère que mes livres : terroir, quelques fois même folklore, mais aussi beaucoup d'universalité et universalisme. Nul lecteur, de bonne foi, ne peut me cantonner ou me cloîtrer dans ma seule Kabylie. Ces piges que je choisissais librement m'ont permis de préciser, de compléter, de renforcer (sans le dire) certains passages de mes livres où je ne pouvais trop insister sans nuire au suivi de mon texte. Ainsi, j'ai pu présenter des personnages curieux et sérieux (Bouzid- Malika des sources), décrire des scènes de fêtes, exposer des pensées intimes, expliquer des mots de philosophes et de grands hommes (Marc Aurèle et autres). J'y ai développé des adages de chez nous. J'ai pu y décrire longuement des sites entrevus dans mes œuvres : « Mon ruisseau », « L'olivier bossu » « La route de Granite », « nos frères », « Le mensonge de l'étoile », « Billet de retour »… Bref, ces chroniques m'ont permis de prospecter librement, presque de façon anarchique, les recoins des cœurs des hommes, les remous de leur conscience, la variété des splendeurs naturelles. Elles m'ont permis aussi de vagabonder à travers les siècles pour y puiser des vérités éternelles et des errements humains tout aussi éternels. J'ai tenu, de plus, à retrouver des exemples de grandes qualités des hommes : noblesse, courage, compassion … Cette diversité reposait les esprits et excitait la curiosité.

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Published by Chabane OUAHIOUNE - dans Culture
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