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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 00:00

Matoub Lounès

L’Algérie dans la chanson de Matoub Lounès

Matoub, une personnalité complexe, un texte puissant, profond, troublant, porté par une voix plus proche du tonnerre que du murmure des petites âmes.

Il était une fois un chanteur rebelle. Un chanteur qui n’hésitait pas à dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. Un chanteur-combattant, un chanteur-hurlement, un chanteur-vérité qui bousculait et bouscule encore avec force et brutalité les certitudes les plus ancrées, les convictions les plus solides, les visions les plus répandues.

Il était une fois, Matoub Lounès.

Matoub, une personnalité complexe, un texte puissant, profond, troublant, porté par une voix plus proche du tonnerre que du murmure des petites âmes. Matoub, un baroudeur du verbe, de la parole, qui a poussé ses adversaires à leurs limites, jusqu'à user de leurs barouds assassins pour le réduire au silence.

A l’occasion du 8e anniversaire de son assassinat le 25 juin 1998, et à l’approche du 5 Juillet, date de l’Indépendance et de l’émergence de l’Algérie comme nation et Etat souverain, l’idée de porter une fugace attention sur la place de l’Algérie dans la chanson du Rebelle m’a effleuré l’esprit. Seulement, devant l’ampleur de l’entreprise qui réclame beaucoup de temps et de moyens, tant l’Algérie a traversé en profondeur la production de Matoub, je m’arrêterai à quelques extraits de son riche répertoire.

Ce 24 juin 2006, Radio Berbère a réservé un temps pour la chanson de Lounès. Debout, je savourais cette poésie et cette musique que seul Matoub avait le génie de composer et d’interpréter. Cette fois, l’écoute du dernier vers d’un morceau de sa chanson Aghuru m’a particulièrement interpellé. J’étais grandement ému par la subtilité du poète. En effet, même dans sa révolte, même quand il verse carrément dans la subversion et la provocation, il a ce génie de prémunir l’essentiel et de ne pas faire de l’accessoire son centre d’intérêt. L’essentiel c’est l’Algérie, et il fait d’elle la première et la seule bénéficiaire de sa révolte :

Ma dwa-s a-ncerreg tamurt,
A-nekker s tura,
Ahat akken, a yatma, a-tt-naqel “lezzayer”
Seg ghuru,

Ces vers qui expriment un fort dépit, une singulière impatience de voir la situation évoluer et les choses changer pour le meilleur, nous renvoient l’image d’un homme d’action, un homme qui ne veut plus temporiser, attendre indéfiniment, mais qui désire provoquer les événements et les influer.
      «S’il faut déchirer le pays pour faire avancer les choses et permettre à l’Algérie de se débarrasser de l’ «illusion», synonyme du mensonge, il faut y aller», chantait Lounès. «A-ncerreg = déchirer», dans cette chanson qui a tant fait de bruits, n’est pas «bettu = diviser», comme le laissent entendre certains, mais c’est plutôt bouleverser, secouer, renverser, ébranler. Incontestablement, si le sens voulu dans ce vers était celui de diviser, nous n’aurions pas l’Algérie comme une entité à laquelle la révolte permettra de rompre avec le mensonge dans les vers qui suivaient, mais une autre entité qui émanera de la division de celle-ci.
      Celui qui a chanté : “A mes frères, à l’Algérie entière, des montagnes du Djurdjura jusqu’au fin fond du désert…”, ne pouvait pas prêcher autre chose que le combat pour permettre un avenir meilleur à cette Algérie chérie.

Yiwen yezdegh sraya
Wayedh ddaw n tmedlin yerka
F lzayyer aazizen. Chantait Lounès en hommage aux prisonniers politiques arrêtés en 1985 pour leurs actions en faveur des droits de l’Homme.

      D’ailleurs, dans le dernier couplet de la chanson Aghuru, Matoub revient à la charge, en mettant en avant l’honnêteté, le savoir et la raison, comme moyens privilégiés de dépassement de la crise nationale :

S tezdeg d ssfa n leâqel
S a-nnezwi Lzzayer
Seg ghuru.

      Ici, l’Algérie est présentée comme un tissu qu’il faut agiter afin de le dépoussiérer, de le débarrasser de ce qui le salit. Dans cette chanson, controversée et polémique dans son support musical, Matoub dissocie nettement l’Algérie en tant qu’Etat et patrie, de son pouvoir, de ses gouvernants, de ses dirigeants qu’il critiquait sans aucune modération.
      Dans leur système de défense, ceux-ci confondaient à dessein le pays avec leurs êtres, pour n’en faire qu’un. Considéré sous cet angle, toute remise en cause de leur emprise sur le pays était synonyme d’atteinte à la sécurité de l’Etat.
      C’est dans le cadre de ce schéma élaboré afin de sécuriser les tenants du pouvoir qu’il faudra analyser et comprendre les tentatives de fabriquer à Matoub l’image d’un séparatiste et d’un antinational.
      En effet, par leur entêtement à bafouer les droits les plus élémentaires comme celui du droit à l’usage officiel de sa langue et à la reconnaissance de sa personnalité, entêtement qui se matérialisait par des situations de pourrissement politique, les gouvernants acculaient les défenseurs des libertés à un radicalisme fatal et sans lendemain. Matoub, à l’avant-garde du combat identitaire, avait le génie d’échapper à chaque fois à ce conditionnement et à placer son engagement dans celui de la lutte globale pour le redressement de l’Algérie.
      Matoub aimait l’Algérie, il l’aimait à sa façon, telle qu’il la souhaitait, telle qu’il la concevait, et non pas telle que les pouvoirs successifs l’ont façonnée, froide, glaciale, insensible aux amours et aux souffrances de ses enfants. Sans cette Algérie, avec ses tourments et ses difficultés plurielles et multidimensionnelles, Lounès n’aurait jamais été Lounès que toute la jeunesse admire pour sa bravoure et son audace. Sans cette Algérie qui traverse des moments cruciaux de son histoire, Matoub aurait été un homme ordinaire, comme l’aurait été Si Mohend U Mhend sans le soulèvement de 1871, dirigé par Cheikh Aheddad et lhadj Lmokrani.
      Pour Matoub, la responsabilité de la situation que vit le pays, des malheurs qui le secouent, qui l’installent dans une sorte de défaite permanente, incombe aux hommes et non pas à l’Algérie. D’ailleurs, il le dit fort bien :

Lezzayer telha,
Ur tt-ixus wara,
i-tt-ixusen d irgazen…

      Ces hommes qui font défaut à ce beau pays, qui ne s’affirment pas pour relever le défi de son développement, ce sont ceux-là mêmes qui le dépouillent, le froissent, le dévalorisent avec des conduites et des actions qui ne lui font pas honneur.
      Les autres, ceux qui l’avaient arraché aux griffes du colonialisme, comme Abane, Krim, Ben Mhidi, l’Algérie ne leur a pas fait bonne place sur ses «plaquettes». Le Rebelle dénonçait la mésestime affichée à l’égard des symboles de la Révolution. C’est dans une chanson qui retrace l’histoire ancienne et actuelle du pays, que Lounès reproche à l’Algérie son incapacité à se redresser :

A Lzzayer hader ad tt-segmedh
Ad tekkedh nnig n tmura,

      Dans ce texte, l’Algérie est considérée dans son ensemble, confondue à un être qui peine à s’en sortir. C’est avec un reproche mêlé de dégoût que Matoub s’adressait à cette Algérie qui se complaisait dans l’indigence.
      Comme tout grand patriote, il était révolté par cet état de fait. D’ailleurs, la situation de l’Algérie le rendait malade, comme il le chantait dans sa dernière cassette. L’Algérie, c’était son point de départ et sa destination ultime.
      Entre eux, c’était l’histoire d’un amour contrarié, d’un amour déchirant, d’un amour aussi fort et aussi fou que celui de Roméo et de sa Juliette, à cette différence fondamentale que Juliette de Lounès est toujours en vie, et elle le restera tant qu’il y aura Arraw n lehlal (*) .
Brahim Tazaghart

(*) Les enfants légitimes.
(prés. Yalla Seddiki) Mon nom est combat. Chants amazighs d'Algérie
(Anthologie) - Éditions La Découverte, Paris ISBN: 2-7071-4093-7 - 2003




Quatrième de couverture
      De son vivant, Lounès Matoub était déjà l’une des très grandes figures de la chanson kabyle, admiré par des millions de personnes. Né le 24 janvier 1956 en Kabylie, il y a été assassiné le 25 juin 1998, victime d’un guet-apens et d’un probable complot politique. Depuis sa mort, il est devenu une véritable légende, dont le prestige a largement débordé sa région natale. C’est dire l’importance de ce livre, qui propose pour la première fois, en édition bilingue, une anthologie de la poésie chantée de Lounès Matoub. Elle a été conçue (et traduite) par Yalla Seddiki, en collaboration avec lui dès 1996.
     On y trouvera cent vingt-deux textes (pour la plupart inédits en français), parmi les plus beaux qu’il ait écrits. Ils révèlent l’originalité du verbe qu’il a forgé, son raffinement rhétorique, sa richesse lexicale. Ce livre aidera aussi à apprécier son remarquable travail musical, les progrès qu’il avait réalisés dans la maîtrise de la voix et de la composition, sa maîtrise du chaâbi algérien, un genre exigeant, dérivé de la musique savante arabo-andalouse. Et aussi, bien sûr, la puissance subversive de ses vers, qui parlent à toute l’humanité. Sa singularité réside dans le fait qu’il a porté un regard critique inédit contre toutes les forces d’avilissement, qu’elles soient religieuses, militaro-économiques ou inhérentes à la société kabyle.
     À cela s’ajoute l’intensité lyrique des poèmes dans lesquels il transpose les différentes souffrances de la condition humaine, et qu’il appelait la « rage du désespoir ».
Liberté 13 octobre 2003
Le Rebelle à jamais Immortalisé !
      Les lecteurs découvriront avec plaisir toute la poésie chantée du chantre de l’amazighité.
Ce travail merveilleux mérite toute la considération.

      Mon nom est combat est le fruit d’une longue recherche et d’un travail d’exploration assez fouillé. C'est dire l'importance de cet ouvrage, une première depuis l’assassinat de Matoub Lounès, qui propose en édition bilingue (tamazight, français), une anthologie de la poésie chantée du chanteur ravi à des millions d’algériens. Cette anthologie a été conçue (et traduite) par Yalla Seddiki, en collaboration avec le chanteur dès 1996. Un travail de longue haleine qui mérite toute la considération.
      On y trouvera 130 textes (pour la plupart inédits en français), parmi les plus beaux qu'il ait écrits. Ils révèlent l'originalité du verbe qu'il a forgé, son raffinement rhétorique, sa richesse lexicale. Ce livre aidera aussi le lecteur, comme le chercheur, à apprécier le remarquable travail musical du Rebelle, les progrès qu'il avait réalisés dans la maîtrise de la voix et de la composition, sa maîtrise du chaâbi algérien, un genre exigeant, dérivé de la musique savante. Aussi, bien sûr, la puissance subversive de ses vers, qui parlent à toute l'humanité. Sa singularité réside dans le fait qu'il a porté un regard critique inédit contre toutes les forces d'avilissement, qu'elles soient religieuses, militaro-économiques ou inhérentes à la société kabyle. L'intensité lyrique des poèmes dans lesquels il transpose les différentes souffrances de la condition humaine, et qu'il appelait la “rage du désespoir” apparaît comme les éléments-clés de la raison d’être de cette anthologie, qui se veut à la fois une première collaboration à l’universalisation de l’œuvre et à l’immortalisation du grand combattant qu’était Matoub.
      De son vivant, ce dernier était déjà l'une des très grandes figures de la chanson kabyle, admiré par des millions de personnes. Né le 24 janvier 1956 en Grande Kabylie, il y a été assassiné le 25 juin 1998, victime d'un guet-apens. Depuis sa mort, il est devenu une véritable légende, dont le prestige a largement débordé sa région natale, Taourirt Moussa. L’auteur du livre, un ami à Lounès, est aussi originaire de la haute Kabylie. Il maîtrise le verbe dans les deux langues et a longuement fréquenté Lounès durant les années de braise. Il écrit parfaitement en kabyle et en français.
      Il a travaillé avec le chanteur pour le livret de plusieurs disques : Communion avec la Patrie, La Complainte de ma Mère et Lettre ouverte aux… Des textes à lui ont paru dans plusieurs revues.
      Actuellement, il prépare une thèse sur Guy Debord. Mon nom est combat est aussi un plus pour revivre une époque, l’une des meilleures sans doute. En attendant de voir un jour un film documentaire sur le rebelle. Avis aux cinéastes !

Farid Belgacem

Mon nom est combat, poèmes chantés en tamazight de Kabylie par Lounès Matoub
Traduit du tamazight par Yalla Seddiki
Editions La découverte, 256 pages.

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Published by Divers - dans Culture
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