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19 septembre 2007 3 19 /09 /septembre /2007 00:00

Saddek HADJERES "Réhabiliter ensemble la fonction noble du politique, la construction de solutions de paix et de mieux-être, acceptables et vivables pour la majorité" Entretien réalisé par Arezki Metref Né en 1928 à Larbaâ-Nath- Irathen-(ex Fort National), Algérie. Ecole primaire à Berrouaghia, secondaire à Médéa, Blida et Ben Aknoun. Etudiant de 1946 à 1953 à l’Université d’Alger. Médecin praticien et chercheur en sciences médicales jusqu’en 1955 puis entre 1963 et 1965. Responsable des SMA (Scouts musulmans algériens) dans la Mitidja de 1943 à 1946, militant du PPA en 1944 et responsable de la section universitaire de ce parti en 1948. L’un des trois rédacteurs, au sein du PPA en 1949, de la plate-forme démocratique “L’Algérie libre vivra”. Quitte le PPA après la crise dite faussement berbériste dont il a été un des acteurs. Membre du bureau de l’AEMAN (Association des étudiants musulmans de l’Afrique du Nord) durant plusieurs années et président en 1950, avant son adhésion à la base du PCA en 1951. Membre du CC de ce parti en 1952 et du BP en 1955. Directeur de la revue Progrès en 1953-54 et conseiller général d’El Harrach et Est Mitidja en 1955. Pendant la guerre d’indépendance, clandestin à partir de décembre 1955, condamné aux travaux forcés par contumace, responsable national-adjoint de l’organisation armée “Com-battants de la Libération”. Avec Bachir Hadj Ali en avril-juin 1956, il négocie et organise avec les dirigeants du FLN (Abbane et Benkhedda) l’intégration de cette formation dans l’ALN. Après l’indépendance, membre du secrétariat du PCA (interdit dès 1962, sous Ben Bella). Coordinateur de son appareil clandestin pendant “l’occultation” officielle du PCA après la Charte socialiste d’Alger (1964). Suite au coup d’Etat de Boumediène (juin 1965), nouvelle clandestinité pendant 24 ans. Membre de l’ORP (Organisation de la résistance populaire) durant les quelques mois de son existence, puis l’un des fondateurs et premier secrétaire du PAGS (Parti de l’avant-garde socialiste) à partir de 1966. Revenu à la vie légale en 1989, il se dégage en 1991 de toute activité de parti. De 1993 à 1997, entreprend des travaux comme enseignant associé et doctorant en géopolitique auprès du CRAG (Centre de re-cherches et d’analyses géopolitiques à l’Université de Paris VIII). Auteur de plusieurs publi-cations notamment dans la revue Hérodote, communications à des journées d’études et col-loques, articles dans la presse algérienne et internationale, ouvrages en préparation sur les évolutions du mouvement national et social algérien, à commencer par la crise du PPA de 1949. La certitude du militant de fond SADEK HADJERÈS est passé du statut de mythe à celui de pestiféré en l’espace d’un congrès. Ce médecin biologiste a dû très tôt sacrifier son travail pour se consacrer entière-ment au Parti communiste algérien. En cette année 1952 où il adhère au PCA, il a déjà des années de militantisme derrière lui. Depuis 1943, il est tour à tour responsable scout, puis leader étudiant, militant du PPA, se trouvant toujours là où les choses vont basculer. En 1949, il fait partie de ce trio irrédentiste de lycéens de Ben Aknoun qui rédige la plate-forme démocratique “L’Algérie libre vivra”. Ce texte doublement rebelle (à l’autoritarisme arbitraire du PPA et aux fondements du nationalisme messianique) provoquera ce qui est entré dans l’histoire sous le nom de crise berbéromarxiste. L’affaire se solde par le départ de Sadek Hadjerès, et d’autres militants du PPA, vers le PCA, dont ils renforcent le processus d’”algérianisation” entamé au milieu des années 1940. Avec, notamment, Bachir Hadj Ali, il mène le Parti communiste aux positions indépendantistes sans équivoque. Ils dirigent le parti et les “Combattants de la liberté”, groupes de résistance communistes. Aux côtés de Bachir Hadj Ali, il négocie avec Abane Ramdane et Benyoucef Benkhedda l’intégration des combat-tants communistes dans l’ALN. Un principe déjà, qui va servir ultérieurement : garder l’indépendance et la spécificité du Parti communiste, non dissoluble dans le nationalisme, fut-il révolutionnaire. Préserver l’autonomie et la spécificité du Parti communiste restera la ligne de conduite de Sadek Hadjerès. A l’indépendance, Sadek Hadjerès reprend son travail de médecin mais le sort fait par le pouvoir d’Ahmed Ben Bella au PCA va requérir toute son attention. Cette sorte d’attitude ambiguë, quelque chose qui ressemblerait à un ni guerre ni paix, va finir par exercer, à l’intérieur même du PCA, une sorte d’attraction pour la fusion des communistes dans le parti nationaliste. Avec ses camarades, Sadek Hadjerès résiste aux pressions répétées du FLN visant à dissoudre le PCA dont il reste le coordinateur de l’appareil organique clandestin. Ce-lui-ci conserve le lien y compris avec la partie des communistes intégrés au FLN pour une illusion de “rénovation” avortée avant même le grand basculement : le coup d’Etat de Bou-mediene. Des responsables communistes se joignent à des militants de la gauche du FLN (Mohammed Harbi, Hocine Zehouane) qui ont créé, un peu hâtivement sans doute, l’ORP. Coup de filet : ils sont tous arrêtés par la sécurité militaire. D’autres responsables du PCA, comme Larbi Bouhali, Henri Alleg, prennent le chemin de l’exil. Dans la plus profonde clan-destinité, Sadek Hadjerès se trouve alors le seul membre du secrétariat du PCA en liberté. “J’étais un peu comme un entonnoir : ce qui restait politiquement et organiquement du PCA passait par moi et une poignée d’anciens responsables pour continuer à exister”, dit-il à pro-pos de cette période. L’ORP, création spontanée au coup d’Etat, ne tient pas le choc. Le PCA constitue, en 1966, la base et l’armature essentielle du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), un parti illégal et clandestin qui défend une continuité du mouvement national et social algérien. Le PAGS se donnera comme premier secrétaire Sadek Hadjerès, un dirigeant rodé à la clandestinité. Les premières années Boumediene sont celles d’une grande répression, qui n’empêche pas le PAGS de s’implanter notamment dans les syndicats et à l’université. La conjonction de l’évolution intrinsèque de Boumediene et du contexte international, le rapprochement de l’Algérie d’avec le camp socialiste, détend quelque peu l’attitude du pouvoir vis-à-vis des communistes clandestins. Le jeu de la séduction et de la répression, dans lequel excellait Boumediene, à l’égard de ses oppositions se poursuivra, y compris au début des années 70 lorsque le chef du Conseil de la révolution affiche clairement ses intentions socialisantes. La révolution agraire, la gestion des entreprises, la nationalisation des hydrocarbures, la démo-cratisation de l’enseignement sont autant de “tâches d’édification nationale” à orientation ré-volutionnaire qui radicalisent à gauche Boumediene et lui permettent des retrouvailles vigi-lantes, de part et d’autre, avec le PAGS. Un premier signe de cette détente : la libération des communistes arrêtés en 1965 et la sor-tie de clandestinité d’un certain nombre d’autres. Pas Sadek Hadjerès. Il reste, lui, plongé dans la clandestinité et les nombreux jeunes qui, par le volontariat et l’UNJA, viendront au PAGS pendant ces années-là, perçoivent ce militant dont le nom était connu mais pas le vi-sage, un peu comme une figure mythique. A peine sorti de la clandestinité de la guerre de Libération, le voilà replongé dans une autre clandestinité, donnant au PAGS une aura qui atteint son zénith lors des débats sur la Charte nationale de 1976. Mais Boumediene meurt et l’arrivée de Chadli au pouvoir, perpétuant un système qui n’oscille jamais dans ses fon-dements mais seulement dans ses expressions superficielles en fonction des tendances du chef du moment, inaugure un tournant à droite et l’exclusivisme dans les appareils du parti unique grâce à l’article 120. Le PAGS, un temps, est dans l’expectative, observant une pru-dente réserve dès le début de la décennie 1980. Prudence dans l’analyse du Printemps ber-bère. Même prudence dans l’appréciation des révoltes qui secouent l’Algérie dans les pre-mières années de la décennie chaotique. Prudence déplacée par l’appel à voter “oui” pour la charte de Chadli de 1986, marquant le tournant à droite. Bien sûr, ce que l’on ne savait pas, c’est que le “oui” accordé par le PAGS à Chadli, au grand désarroi de nombre de militants de base, n’était pas le fruit de l’unanimité de sa direction mais une façon de tordre un consen-sus dans un sens qui n’était pas forcément le sien. L’infiltration de membres des services jusque dans la direction du PAGS a forcément influé sur ses positions, rendues parfois illisi-bles. La conjonction d’une répression terrible et l’usure de la clandestinité pousse la direction du PAGS à voter son expatriation. Mais l’exil est une clandestinité dans la clandestinité puisque l’hospitalité des “partis frères” des pays socialistes est perturbée par leurs relations avec le FLN. Ils “cachent” le PAGS pour ne pas heurter la susceptibilité du FLN. Sadek Hadjerès a assisté à des congrès de partis communistes des pays de l’Est clandestinement, à deux rangs de la délégation du FLN qui, elle, avait pignon sur rue. Lorsque Sadek Hadjerès revient d’exil en 1989, il met fin ainsi à quelque 35 ans de clandestinité et d’exil cumulés. Il a la soixantaine et a vécu plus de la moitié de sa vie sous de faux noms et à l’étranger. La sortie de clandestinité du PAGS in-tervient au moment où le Mur de Berlin s’effondre et, avec lui, toutes les convictions commu-nistes frivoles. Dans son affrontement contre le capitalisme, le communisme était supposé avoir perdu la bataille et les redditions commencent à prendre l’allure d’adaptations au sens naturel de l’histoire. C’est dans ce contexte, compliqué par les manœuvres en cours en Algé-rie pour contrôler le multipartisme de façade que le pouvoir voulait vendre pour une démo-cratie, que le PAGS est “invité” à participer aux élections municipales de 1990. Pressions, tentatives d’atteinte à l’autonomie du PAGS, manœuvres pour le tracter à des clans de l’armée sont autant de fronts sur lesquels Sadek Hadjerès tente de contrer les responsables d’un appareil politique qu’il connaît à fond et auquel il a indiscutablement imprimé sa mar-que, voire un style : une réflexion en profondeur, la prudence dans l’analyse, la détermina-tion dans l’action. La tenue du premier congrès légal du PAGS dans le contexte d’une lutte anti-intégriste biai-sée a fait que Sadek Hadjerès ne reconnaissait plus les siens. L’icône du PAGS devient, en quelques heures, la bête noire. L’enjeu ? L’autonomie du PAGS par rapport aux centres ner-veux de la décision. En 1991, Sadek Hadjerès quitte le parti et le pays, inaugurant un nouvel exil qu’il consacre à la réflexion et à l’analyse. Des générations de communistes algériens ont grandi dans des luttes où son nom était un repère. Ce sont ceux-là qui souhaitaient l’entendre sur certaines questions. Nous n’avons pas pu tout aborder, dans cet entretien. Nous avons essayé de parcourir avec lui 65 ans de militantisme, des étapes historiquement différentes mais abordées, comme on va le voir ici, toujours avec une précision dialectique. En le classant dans la catégorie des “réconciliateurs” (entendre : assujettis à l’intégrisme) on fait à Sadek Hadejrès un mauvais procès. Ses positions sont nettement plus complexes que la vulgate de lutte anti-intégriste primaire dont ses contradicteurs veulent faire un héroïsme et une lucidité. En réalisant cet entretien, on découvre le souci de celui qui fut le premier se-crétaire du PAGS de comprendre les phénomènes sociaux et politiques plus qu’idéologiques. Cet héroïsme, qui consiste a aller à contre-courant, et la lucidité de défen-dre des principes contre des faits de pouvoir ont conduit cet homme autrefois très entouré à une certaine solitude mais une solitude qui le mène à une réflexion qu’aucune désillusion n’arrive à priver de sa fraîcheur. Une solitude qui a pour autre nom : certitude. Celle d’une vie vouée à une seule idée : la justice sociale. A. M. 2. LA PERIODE DU "PARTI UNIQUE" OU LA (RE)NAISSANCE PARADOXALE Arezki Metref : Nous ne pouvons pas ne pas aborder, avec vous, le PAGS et sa naissance. Dans quelles circonstances s’est constituée l’ORP en 1965 et comment et pourquoi s’est-elle continuée par la fondation du PAGS en 1966 ? Sadek Hadjeres : Votre question englobe trois moments aussi intéressants les uns que les autres : la situation à la veille du 19 juin 1965 et le coup d’Etat lui-même, puis les quelques semaines du rassemblement éphémère de l’ORP entre juillet et septembre 1965, enfin la création du PAGS à partir de janvier 1966. Durant ces trois périodes, le Parti communiste algérien a été constamment présent comme parti, avec des formes variables, adaptées aux différentes situations, que ce soit pour son organisation interne ou pour les modes d’expression et d’activités publiques. Arezki Metref : Dans quel état se trouvait le PCA à l’indépendance ? Sadek Hadjeres : Le pouvoir de Ben Bella a interdit le PCA dès novembre 62 (quatre mois à peine après l’indépendance). La mesure antidémocratique était sans fondement juridique dans les nouvelles institutions. C’est dans les faits que le PCA, tout comme le quotidien Al-ger Républicain, avait dès le cessez-le-feu marqué sa présence et ses activités unitaires et constructives. Il n’y avait aucune disposition juridique concernant les partis au moment où les leaders du FLN s’entredéchiraient pour le pouvoir. A partir de l’interdiction officielle, les ca-marades dirigeants ou militants de base activaient sans afficher formellement le sigle de leur organisation. Mais tout le monde savait qu’il s’agissait de communistes. D’un côté, ces activi-tés ont été relativement tolérées parce que le pouvoir s’était prononcé à cette époque pour des mesures comme la nationalisation des terres des gros colons que nous soutenions. D’un autre côté, les autorités mettaient des bâtons dans les roues, réagissant avec irritation me-naçante à chacune de nos initiatives. Par exemple, elles reprochaient à notre presse d’avoir fait connaître la charte de Tripoli, si la Charte était leur propriété ou comme si les membres du CNRA l’avaient adoptée seulement pour la forme et sans la destiner à l’application. Les autorités protestaient contre le fait que nous ne montrions pas un enthousiasme exagéré pour des mesures discutables, comme les nationalisations de petits commerces et artisanats ou la suppression des enfants cireurs, mesure symbolique positive mais présentée par eux comme le sommet du socialisme. Un éditorialiste du quotidien FLN nous reprochait de parler seulement de “voie non capitaliste” alors que le FLN, lui, allait beaucoup plus loin et se disait le champion du socialisme. Après les coups de force et les pressions contre les syndicats (dont l’odieuse agression de janvier 1963 contre le Congrès de l’UGTA), le pouvoir ne supportait pas la moindre de nos allusions à la démocratisation de la vie associative. Des attaques plus subtiles consistaient, au nom même du socialisme, à reprocher au PCA son existence, qu’ils jugeaient inutile ou préjudi-ciable à l’union des forces de progrès. On nous opposait aux communistes cubains qui, eux, participaient à l’unification en cours des forces révolutionnaires pour un socialisme de classe, sous la direction de Fidel Castro. Nous leur répondions : appliquez sans équivoque des orientations de fond similaires à celles de Cuba, alors nous nous retrouverons organique-ment ensemble comme à Cuba. En fin décembre 1962 et janvier 1963, j’avais moi-même observé de près l’expérience cubaine et constaté à quel point le mouvement d’unification à la base était démocratique et fortement influencé par les exigences légitimes des travailleurs contre les courants opportu-nistes et “khobzistes”. Les riches villas et palais “biens vacants” que chez nous les gens du “nidham” se disputaient férocement, étaient là-bas prioritairement attribuées à l’hébergement collectif des étudiants boursiers issus de familles pauvres. La pression sur nous était d’autant plus forte que même des éléments progressistes du FLN s’y associaient. Certains d’entre eux, comme Amar Ouzegane (dans un ouvrage au ton très virulent) étaient persua-dés du rôle messianique et ultrasocialiste du FLN. Ils relayaient des secteurs de la gauche égyptienne autour de Lotfi Kholli, bien en cour auprès de cercles FLN, pour nous inciter for-tement à dissoudre le parti en imitant, disaient-ils, une partie des communistes qui l’auraient déjà fait en Egypte. Il était difficile de leur faire admettre que l’action collective d’un parti communiste autonome était plus utile pour la cause démocratique et sociale que les seules interventions individuelles, à supposer même que l’intégration individuelle des communistes soit souhaitée par la majorité des dirigeants du FLN. L’expérience difficile et complexe du temps de guerre, consistant à combiner dans la clarté le soutien sans réserve à l’ALN avec le maintien de l’autonomie politique du PCA, nous parais-sait encore plus fondée dans les nouvelles conditions de l’indépendance. J’ai constaté, au fil des années, que ces pressions étaient communes, et même synchronisées, à de nombreux dirigeants de régimes à parti unique. Récemment, à l’occasion d’un colloque, j’ai appris d’un camarade égyptien qui a vécu les dures prisons nassériennes pendant plus de dix ans, que leurs geôliers socialistes “spécifiques” leur disaient aussi à la même époque : “pourquoi ne faites-vous pas comme les communistes algériens qui ont dissous leur parti ?!" Ce sont les mêmes sornettes que répétera plus tard Georges Marchais, secrétaire général du PCF qui à partir de 1973 a unilatéralement rompu durant quinze ans toute relation avec les communis-tes algériens, traités par lui de sectaires et inexistants en Algérie. Plusieurs dirigeants du PCF racontaient à leurs militants étonnés de l’absence des camara-des algériens aux fêtes de l’Humanité, que c’était nous-mêmes qui avions demandé à ne pas y participer pour laisser place au FLN dans lequel nous serions déjà intégrés ! Comment ex-pliquer une telle aberration ? Outre la traditionnelle méconnaissance des problèmes chez certains dirigeants français qui prétendaient tout savoir sur l’Algérie, outre les conceptions laxistes des eurocommunistes, il y avait aussi leur naïveté devant les fables du virtuose Messaâdia, dirigeant du FLN. Il flattait les dirigeants du PCF et du PCUS en leur racontant qu’il avait été membre, dans sa jeunesse, du mouvement des jeunes communistes et que le PAGS n’était pas un vrai parti communiste comme ceux de France ou de l’URSS. D’autres sources nous précisaient aussi le rôle des affaires commerciales et financières dans ces relations interpartis sans principe. Comme l’était aussi la distribution de liasses de billets d’avion aux représentants de certains partis arabes, pour acheter leur tiédeur envers la répression et les exclusives subies par les communistes algériens. En vérité, pour revenir à la période 1962-1965, la raison de ces pressions et tractations était la crainte les dirigeants du pouvoir et du FLN de voir grandir le mouvement de masse démocratique et social auquel les communistes appelaient et œuvraient. Au lieu d’encourager cet élan constructif, de s’y associer y compris pour qu’il ne reste pas le monopole des communistes, ils le dénigraient. Ils voyaient dans la montée d’une base sociale algérienne, pourtant sollicitée et produite par la guerre d’indépendance, un signal d’alarme pour les nouvelles couches occupant des pos-tes d’autorité civils ou militaires. Les populations citadines et rurales observaient depuis le cessez-le-feu leurs comportements prédateurs et méprisants. De fait, plus le mouvement so-cial se dessinait, plus il se faisait au détriment de l’emprise du FLN, parce que précisément un grand nombre des cadres de ce dernier se détournaient du mouvement social ou le com-battaient. Des centaines d’exemples le montraient chaque jour. Si je parle de cette période avec plus de détails, c’est parce que le mauvais départ a marqué très négativement les éta-pes ultérieures. Arezki Metref : Pouvez-vous citer des exemples ? Sadek Hadjeres : A Gué-de-Constantine à cette époque, je parlais avec les ouvriers d’une briquèterie dont nous soutenions la grève. Elle avait été déclenchée après des mois de vai-nes démarches pour mettre fin à un abandon total des pouvoirs publics envers cette entre-prise que les travailleurs restés sans salaires avaient pourtant gardée productive. Quand je leur ai suggéré de former une délégation auprès de la kasma FLN de la localité, j’ai vu leurs visages se fermer. Un moment plus tard, leur responsable, ancien maquisard, le teint mar-qué par la fatigue et les privations, m’a pris à part et me confie d’une voix sourde : “Mon frère, crois-moi, je te jure par Dieu, que si ce n’avait pas été mes enfants, j’aurais pris mon fusil et aurais commencé par le chef de la kasma avant de retourner à la montagne.” C’était dur d’entendre ça un an après l’indépendance, un gâchis sans nom. Pourtant, à ce moment, tout était encore possible, les gens espéraient le changement. Dans la même localité, les jeunes s’étaient mobilisés, de leur propre initiative. En sollicitant l’aide de la population, ils ont aménagé un terrain vague en stade de foot puis se sont enga-gés avec d’autres croyants du village dans la construction d’une petite mosquée. Les milieux conservateurs et la section du FLN dont ils n’avaient pas attendu la permission (ils savaient que ces “mass’oulin” depuis leurs bureaux, ni ils font eux-mêmes, ni ils ne vous laissent faire) ne voyaient pas ça d’un bon œil. Au lieu de s’y mettre eux aussi, ils ont commencé à dénigrer. Et pour cause ! Les initiateurs étaient des jeunes communistes de la cité La Mon-tagne (El Harrach-Hussein-Dey), avec des enseignants et ouvriers cheminots, y compris eu-ropéens, dont la sœur et le beau-frère de Maurice Audin. Ces militants n’étaient pas une ra-reté dans le paysage algérien, ils reflétaient les espoirs et le moral des centaines de milliers de gens ordinaires, sans engagement partisan ou se reconnaissant encore dans le FLN, qui croyaient aux vertus créatrices de l’indépendance. Pour la première grande Journée de l’arbre, visant au reboisement de l’Arbatache au-dessus du barrage du Hamiz, toute la Mitidja était sur les routes. Certaines devenues impraticables aux véhicules étaient pendant des heures encombrées d’une foule multicolore et joyeuse se rendant à pied comme pour une fête vers les chantiers de montagne. Ils étaient impatients de partager un honneur symbolique, faire pousser les arbres de la renaissance partout où l’érosion ou le napalm avaient ravagé leur pays. C’était l’époque où il paraissait normal et honorable que des gens aient donné spontanément une maison, ou des femmes aient fait don de leurs bijoux pour la solidarité nationale, d’autres un lopin de terre, un petit atelier ou commerce pour une entreprise dite autogérée. Assez rapidement, le déséquilibre entre la sensibilité populaire et l’état d’esprit profiteur ou dominateur des milieux officiels locaux ou centraux a commencé à alourdir le climat politi-que. Le décalage entre les proclamations et les actes portait un coup à la crédibilité des ins-tances dirigeantes déjà mises à mal par la crise de l’été 62. Ce discrédit était concrètement mesurable en comparaison avec l’accueil favorable que recevaient l’action et les proposi-tions des communistes. Le succès de ces actions et initiatives nous donnait évidemment sa-tisfaction mais nous inquiétait aussi. Nous sentions bien qu’il risquait de provoquer les réac-tions répressives des cercles qui voyaient les choses beaucoup plus sous l’angle des enjeux de pouvoir que celui de l’intérêt général. Dans les syndicats de travailleurs, malgré la capora-lisation de l’UGTA en janvier 1963, nos camarades jouissaient d’une confiance grandissante et cela exerçait une pression positive sur les directions opportunistes ou timorées. Les étu-diants, quant à eux, élisaient à l’UNEA d’une façon totalement démocratique des représen-tants et des exécutifs entièrement composés de nos camarades, au point que nous jugions préférable de faire démissionner certains d’entre eux pour laisser place à des adhérents FLN, dans l’espoir de cultiver chez eux l’esprit unitaire, faire reculer les réflexes hégémonis-tes. L’évolution démocratique chez les étudiants, amorcée dès le début des années 1950, s’est accentuée avec l’indépendance. Issus, en effet, pour la plupart de couches pauvres des villes et des campagnes, ils défendaient le droit nouvellement acquis à l’enseignement supé-rieur et aux perspectives professionnelles, cependant qu’ils étaient, notamment les jeunes filles, idéologiquement sensibles à une vision d’émancipation et d’épanouissement de l’individu et de la société. Les lycéens et les syndicats de cheminots ou d’industries mécaniques constituaient ensem-ble des équipes du “CAREC” qui se rendaient volontairement dans les campagnes pour ai-der les paysans à réparer leurs tracteurs et résoudre nombre de leurs problèmes. Dans l’enseignement, de nombreux pédagogues revenus à la liberté après avoir été emprisonnés ou exilés par les colonialistes pour leur engagement patriotique et communiste, remettaient en marche l’éducation en formant sur le tas et dans l’urgence des centaines de moniteurs et monitrices d’enseignement. Contrairement à des appréciations, selon lesquelles ces activités militantes jouissaient de la bienveillance des autorités en échange de leur “ ralliement “ au pouvoir de Ben Bella, c’est le contraire qui était le plus fréquent. Ces appréciations étaient répandues sciemment par certains pour nuire ou par manque d’information pour d’autres. Ainsi, des journalistes ou diplomates étrangers ou des responsables de partis frères arabes se bousculaient auprès de nos dirigeants ou d’ Alger Républicain dans l’espoir d’intervenir en faveur de leurs problèmes auprès de Ben Bella ou de ministres comme si nous avions porte ouverte chez eux. Or, en règle générale, nos militants se heurtaient à des obstacles allant de l’indifférence (pour décourager) à l’hostilité calomnieuse, la malveillance et même la répres-sion insidieuse ou déclarée. C’est seulement une fois l’influence des progressistes bien as-sise dans un secteur, que les autorités affichaient envers eux une bienveillance intéressée, pour capter leur soutien. Ainsi, Ben Bella puis Boumediene (avant 1965) ont, à partir d’un moment, rivalisé d’attentions envers les dirigeants UNEA ou envers Alger Républicain, leur déléguant aussi des spécialistes en manigances, le plus notoire étant un politicien tortueux bien connu qui jouait avec les deux leaders double jeu (ou même triple, en tablant sur des avantages es-comptés pour lui-même et sa carrière). Il arrivait aussi qu’ils (y compris Ben Bella) adressent de grands compliments pour nos activités syndicales, dans le seul but de connaître l’implantation de nos cadres syndicaux et donner des consignes pour les éliminer des roua-ges électifs ou les corrompre. Nous, nous agissions avec la mentalité d’un vrai front à édifier de la base vers le sommet pour servir l’intérêt du pays et des travailleurs ; eux, qui nous considéraient comme naïfs, spéculaient en termes de forces à verser à leurs clans pour conserver le pouvoir ou le conquérir. Les épisodes les plus dangereux pour nous étaient pa-radoxalement ceux où nous remportions des succès plus importants dans l’élargissement de la base sociale du parti. Ils étaient perçus par eux comme une menace pour leur pouvoir. Certains exagéraient même de façon alarmiste nos progrès comme autant de dangers. Deux exemples significatifs. Le premier a beaucoup et presque directement pesé sur l’interdiction du PCA quelques semaines plus tard. En octobre 1962, lors de la grave tension au bord de la guerre entre les USA et Cuba, le PCA a organisé deux meetings de solidarité envers Cuba à Alger et Blida. Le succès nous a littéralement surpris : salles combles jusque dans la rue, enthousiasme des jeunes, nombreux à affluer le lendemain vers nos locaux, croyant que nous recrutions des volontaires pour Cuba. Mais une surprise beaucoup plus grande nous attendit les jours suivants. Le FLN, piqué par ces succès, décida lui aussi deux meetings dans les mêmes localités. Ce fut un fiasco total. Du coup, le troisième meeting que je devais tenir à Sétif sur l’invitation de la jeunesse de cette ville fut purement et simplement interdit. Ce fut le début de saisies de fait (non notifiées ou justifiées officiellement) de notre hebdomadaire Al-Hourriya. Puis ce fut l’interdiction tandis que Ben Bella se répandait en ex-plications de tous côtés (notamment vers son “ami” Fidel Castro) pour jurer que la mesure était d’ordre général et ne revêtait aucun caractère anticommuniste. J’ai déjà dit comment le PCA a néanmoins poursuivi ses activités dans des formes plus souples. Le climat national (premières nationalisations des terres, etc.) nous était plus favorable ainsi que le climat in-ternational (le PCUS, avec Khrouchtchev, s’était publiquement associé à notre protestation). La deuxième menace sous le pouvoir de Ben Bella contre le PCA a été beaucoup plus sé-rieuse et fut assumée sous des pressions ouvertement plus réactionnaires, derrière l’ambiguïté traditionnelle du FLN. Il venait en son Congrès de 1964 d’adopter la Charte d’Alger qui, en façade se disait socialiste, scientifique et en faveur des masses laborieuses. Alors qu’en novembre 1962, c’est avec un embarras extrême que Medeghri, ministre de l’Intérieur avait notifié l’interdiction du PCA à Larbi Bouhali, premier secrétaire, en 1964, une majorité de délégués au Congrès FLN ne se gênaient pas pour exhaler leurs objectifs réac-tionnaires en exigeant l’interdiction du quotidien Alger Républicain, au nom de l’unicité du parti et de la presse nationale. L’objectif était évidemment à la fois de bloquer la montée du mouvement social à la base à travers la presse et les militants qui en étaient les meilleurs défenseurs et de dissuader l’aile du pouvoir ouverte au progrès social, même de façon in-conséquente, d’aller plus loin. Une fois de plus, Alger Républicain inquiétait par ses progrès continus face à une presse FLN qui n’arrivait pas à décoller. Ce sera ultérieurement une des motivations d’une grande partie des conjurés et auteurs du coup d’Etat du 19 Juin. Ce n’était pas un problème de moyens matériels et humains, dont Alger Républicain était cruellement démuni, mais le fait que les sacrifices et les orientations de ses rédacteurs et diffuseurs ré-pondaient aux aspirations de la société, même si le quotidien, comme l’affirmait sa devise, était contraint de ne pas dire “toute la vérité”. Arezki Metref : En qualité de secrétaire du PAGS, vous avez envoyé en 1968 un message à Boumediene. Pourquoi et qu’y disiez-vous ? Sadek Hadjeres : La lettre date du 14 septembre 1968. Nous l’avons diffusée trois ou quatre mois plus tard sans y changer une virgule, après que Boumediene en ait fait état de façon un peu ambiguë dans un discours au cinéma Atlas, meeting d’ailleurs assez chahuté par l’assistance jeune et étudiante qui scandait des mots d’ordre du PAGS. La lettre fut rédigée et envoyée à une période où une vague d’arrestations (suivies de tortures de nombreux ca-marades) avait passé au peigne fin tout l’Algérois dans l’espoir de décapiter le parti. Je pense republier cette lettre un de ces jours parce qu’elle éclairerait pour les jeunes généra-tions la question que vous posez. Le but était de clarifier notre position par rapport à un pou-voir qui disait se réclamer du socialisme et dont les pratiques s’en prenaient avec une parti-culière brutalité aux militants politiques, syndicaux et associatifs qui défendaient cette option. En fait, il était perceptible à tout observateur que le pouvoir était traversé de courants contradictoires. Une bataille sourde s’y menait autour de certaines mesures d’intérêt national et social et c’est sur ce terrain que nous nous placions, au-delà de notre vive dénonciation de la répression déchaînée. Nous n’avions pas à rentrer dans les querelles internes du pou-voir mais nous nous battions sur tous les terrains pour que la résultante globale des orienta-tions du pouvoir se dégage davantage des pressions réactionnaires. La lettre abordait les problèmes dans leur ensemble, sans cacher notre volonté d’édifier le PAGS communiste de façon autonome, dans la perspective d’un socialisme tel que nous le concevions. J’expliquais que cette préoccupation allait dans le sens de l’intérêt national. Elle n’était pas contradictoire avec le souci unitaire d’édifier un front uni, tourné vers l’édification, que nous ne confondions pas, comme nous le disions toujours, avec un parti unique. Nous expliquions ces raisons de fond, sans double langage. La lettre n’était pas seulement à usage externe, elle a longtemps servi de document d’éducation et de discussion pour les cadres et la base militante. Deux points forts me sont restés en mémoire. Le premier prévenait que si les instances ré-pressives pouvaient certes remporter des succès policiers, cet avantage technique ne serait qu’un désastre politique pour le pays et pour les objectifs que Boumediene disait publique-ment défendre. Je soulignais aussi que si le pouvoir venait à s’engager sur des terrains que nous jugions bénéfiques pour le pays tels que les nationalisations des grands secteurs éco-nomiques et la restructuration, la réforme agraire dans les campagnes, il nous trouverait à ses côtés pour les défendre. A ses côtés et non à sa remorque. Que de choses n’a-t-on ra-contées sur le “ralliement” des communistes à Boumediene. Qui donc s’est rallié aux orienta-tions de l’autre ? C’est trois ans plus tard, à partir de 1971, que des mesures effectives d’envergure ont commencé à être prises dans ce sens. Nous les avons soutenues, par prin-cipe, parce que c’étaient nos orientations, et non pour respecter des promesses, alors que le FLN freinait des quatre fers contre ces mesures. Dans la lettre à Boumediene, nous ne de-mandions rien pour nous-mêmes, sinon le respect des droits et aspirations, dû à tous les Al-gériens, reconnus par surcroît dans les textes officiels de la guerre de Libération ou d’après l’indépendance. La lettre était tout le contraire d’une offre de services : ni marchandages ni pourparlers auxquels se livraient tant d’opposants dans leurs va-et-vient entre rébellions à grands fracas suivies de retours discrets au bercail. Nos principes exposés au grand jour, nous les avons défendus jusqu’à ce qu’ils aient fait leur chemin puis se concrétisent à l’encontre des forces hostiles. Arezki Metref : On dit que le PAGS avait passé un contrat avec Boumediene : en échange de votre “soutien critique”, il vous tolérerait. Qu’en est-il réellement ? Sadek Hadjeres : Il n’y a jamais eu quelque chose qui ressemble à un contrat ou un quel-conque marchandage. Parlons de faits politiques et non de rumeurs intéressées. Pourquoi ferions-nous des tractations ? Nous n’avions nul besoin d’un accord du pouvoir pour définir et appliquer en toute autonomie une politique à la fois de principe et réaliste, fondée sur des intérêts de classe et nationaux clairement assumés. Quand on a choisi la résistance illégale et clandestine, c’était justement pour défendre notre indépendance d’opinion et de décision tant qu’elles ne pouvaient pas s’exprimer d’une autre façon. Ce serait du masochisme ou de la schizophrénie d’endurer pendant de longues années tous les inconvénients d’une clan-destinité et en même temps mendier la tolérance. Nous revendiquions un droit et non la complaisance ou la récompense, nous appelions à la raison pour l’action dans l’intérêt com-mun national. La “tolérance” ou non dépend des efforts qu’on déploie pour la faire respecter et aussi d’un minimum de convergences ou non des positions défendues de part et d’autre. La formule de “soutien critique” qu’on retrouve souvent chez les commentateurs est en elle-même ambiguë, rigide, comme si elle définissait un moule pour toutes les situations et pro-blèmes. Nous avons toujours appelé militants et citoyens à juger aux actes (à mon sens, c’est l’ABC d’une position marxiste). Ni nous supplions, ni ne voulons imposer : nous cher-chons à formuler nos appels à l’action unie de façon réaliste, en évaluant comment les posi-tions des autres formations et milieux (officiels ou non, à la base ou au sommet) convergent ou divergent avec les nôtres. Au cas par cas. Par exemple, l’aspect soutien peut l’emporter, pour la nationalisation des hydrocarbures. Par contre, notre critique ou opposition se dresse contre des actes répressifs ou limitant les liber-tés syndicales. On peut certes se tromper sur tel ou tel cas, dans un sens opportuniste ou sectaire, mais la démarche est tout le contraire de marchandages. La “tolérance” limitée que nous avons imposée pour nos activités n’a pas été un cadeau des pouvoirs, ce n’est pas du “donnant, donnant” de petite “boulitik”. C’est le résultat d’évolutions dans les rapports de force et les opinions, nous la faisions respecter aussi par le caractère responsable et non démagogique que nous cherchions à donner à nos initiatives et actions. Ce n’était pas pour les beaux yeux de l’administration que nos camarades se mobilisaient dans les volontariats à la campagne, aux côtés des paysans, partageant leurs dures conditions de vie, s’exposant aux répressions ouvertes ou insidieuses des services et milieux hostiles. Néanmoins, le ju-gement au cas par cas n’exclut pas une appréciation globale sur les positions d’ensemble et les évolutions du régime : négative envers le coup d’Etat et ses suites, plus positive quand il s’est rapproché des besoins sociaux, nettement négative quand les orientations de Chadli ont commencé franchement à détruire ou réprimer des acquis sociaux, démocratiques ou nationaux. Ce n’est pas une préférence ou une répulsion pour des personnes ou des clans, il s’agit d’encourager ou de dissuader des positionnements en fonction de critères bien clairs. Deux exemples : En 1974, nous avons à notre propre et seule initiative décidé de faire revenir à la vie légale, quels qu’en soient les risques, un peu moins d’une dizaine de nos cadres ou mili-tants de base. Ils étaient épuisés par neuf années de clandestinité, avec des problèmes fa-miliaux ou de santé sérieux alors qu’ils pouvaient œuvrer plus utilement au grand jour. Le climat y était plus favorable car la pression des opinions nationale et internationale, l’évolution du pouvoir après les nationalisations et la réforme agraire, etc, avaient fait reculer les courants les plus répressifs. Soucieux d’éviter des complications et provocations envers nos camarades (qui ont d’ailleurs eu lieu, pour Mustapha Kaïd, par exemple), nous en avons informé de notre décision Boumediene par l’intermédiaire d’un parent de Benzine. Il a fait savoir par le même canal qu’il n’y voyait pas d’empêchement, y compris pour la sortie de tous les clandestins, dont Sadek, mais qu’il ne sera nullement question de remettre en cause le “principe” du parti unique. Nous avons maintenu notre décision de sortie sans accepter la condition quel qu’en soit le risque pour les camarades sortants. Et pour qu’il n’y ait aucune équivoque, nous avons trouvé la façon de souligner que pour nous aussi, il n’était nullement question de renoncer au droit de notre parti à son existence, à la liberté d’expression et d’organisation. Pour le confirmer, plusieurs camarades dont moi-même, qui avions autant de problèmes de santé et familiaux que les autres, sommes restés quinze ans supplémentaires dans la clandestinité. Je dis bien quinze, en plus des neuf années écoulées, jusqu’à 1989. Au même moment, une grève se déroulait à la SNS Emballages Métalliques (ex-Carnot) à Gué-de- Constantine, dirigée par “Ramdane”, un camarade courageux et aimé des ouvriers. Des représentants de la Sécurité militaire se sont rendus chez Bachir Hadj Ali (revenu, de-puis quelque temps, des prisons et résidences surveillées) pour lui faire comprendre que les autorités souhaitaient que nous intervenions pour assouplir la position des grévistes. L’allusion était claire au problème en suspens de nos camarades clandestins non encore sortis à la légalité. Pour nous, la grève était juste. Elle paraissait si importante dans le climat politique du moment que, pour marquer notre refus de tout marchandage ou compromission, et contrairement aux habitudes de retenue de notre parti en pareil cas (pour ne pas gêner les grévistes durant leur action) nous avons diffusé spécialement un tract appelant à poursuivre et intensifier notre solidarité envers cette grève, en expliquant les raisons de fond sociales et nationales de ce soutien. La grève s’est poursuivie plus forte que jamais, les travailleurs et nous-mêmes n’avons pas marchandé une fausse “paix sociale” ! Voilà le genre de faits que les rumeurs ne rapportent pas, profitant de ce que depuis des dé-cennies nous sommes privés des moyens minima d’informer nos concitoyens. Quelles sont les origines et les motivations des “rumeurs” ? A côté de ceux qui ramassent et colportent passivement tout ce qui réjouit leur tempérament ou leurs opinions, plusieurs sortes de mi-lieux fabriquent ou diffusent des rumeurs avec des intentions. Les déclarations et gestes des dirigeants du PCF qui chantaient les louanges du FLN et voulaient justifier leur capitulation intéressée devant ce système, nous ont porté un tort considérable. En effet, de nombreux compatriotes nous attribuaient les mêmes positions. Etant donné nos traditions de solidarité internationaliste et les préjugés et pratiques dépassées des années d’édification du PCA de 1936 à 1946, ils n’imaginaient pas que les communistes algériens pouvaient avoir des posi-tions différentes ou même contraires à celles du PCF. D’autres partis communistes au pou-voir, qui comprenaient mieux nos positions, quand ils faisaient l’éloge de la coopération et de l’amitié d’Etat à Etat avec l’Algérie, laissaient planer la confusion du fait que leurs déclara-tions ne mentionnaient pas les relations entre nos partis, tenues à la discrétion alors que les relations de leurs partis avec le FLN étaient publiques. Autre chose : en Algérie même, il y avait les milieux de la police politique ou influencés par elle qui utilisaient ces rumeurs de complicité ou connivence avec Boumediene pour faciliter leurs propres pratiques. Des responsables administratifs ou économiques, voulant faire pas-ser leurs orientations antisociales ou arbitraires en se prétendant mystérieusement proches du PAGS, les présentaient comme un besoin de discipline souhaitée par la direction du parti au nom de l’édification nationale. D’autres encore, infiltrés ou non dans les rouages du PAGS, utilisaient la confusion pour recruter à leurs services policiers des militants ou sympa-thisants du parti au nom d’intérêts communs et d’efficacité dans la lutte anti-impérialiste, etc. Un ancien du volontariat des jeunes m’a dit que, durant leurs campagnes, un de ces “res-ponsables” se prévalait d’un marché conclu entre Boumediene et le PAGS, pour lui expliquer la consigne du parti (tout à fait justifiée) de ne pas recruter de paysans au PAGS en se pré-valant du titre et des activités du volontariat. Quand je me suis renseigné quel était ce res-ponsable, il s’est avéré être un agent avéré des services. Ayant remarqué à travers des rap-ports d’activité ses comportements suspects, je l’avais signalé à plusieurs reprises durant les années de clandestinité comme un policier potentiel qu’il était préférable de mettre sur des voies de garage. La naïveté ou des complicités à divers échelons ont fait que j’ai retrouvé plusieurs fois sa trace à des postes de responsabilité de plus en plus élevés, y compris à un échelon de direction régionale lors du retour à la vie légale. Lors de la crise de 1990-91, il a été de ceux qui, dans la presse publique, ont orchestré avec zèle la destruction du PAGS. Terminons cette série des confusions instaurées dans l’opinion, par la candeur inconsciente avec laquelle des responsables ou personnalités du PAGS s’affichaient publiquement, mal-gré nos remarques répétées, avec des agents notoires des services de sécurité chargés de coller à eux et à leur entourage. Arezki Metref : Comment a-t-on ressenti au PAGS la disparition de Boumediene ? Sadek Hadjeres : Comme une lourde perte pour le pays, en dépit des critiques que nous adressions au style autoritaire de son régime, préjudiciable même aux avancées qu’il avait amorcées. Le PAGS était resté interdit et plusieurs d’entre nous toujours clandestins. Senti-mentalement, nous avons été émus par la vague des réactions d’affection envers Boume-diene, elles exprimaient spontanément la peine et les interrogations des simples gens. Mal-gré les mécontentements, ils lui semblaient reconnaissants de leur avoir donné des éléments de dignité ou des raisons confuses d’espoir. C’est politiquement que nous étions inquiets pour les suites d’une perte survenue à un moment critique (dans l’opinion, il y a eu des inter-rogations et rumeurs sur les causes de sa maladie). Dans des confidences à ses proches lors de ses derniers déplacements officiels, Boumediene paraissait sceptique sur la rénova-tion d’un parti FLN à court terme (pas moins de quinze ans, estimait-il). En même temps, à propos du congrès de ce parti qui pointait à un horizon non encore précisé, des intentions de changements lui étaient prêtées dans le sens d’un assouplissement et contrôle du régime. Ces rumeurs semblaient confortées par une certaine démocratisation et une plus grande li-berté d’action acquises dans le fonctionnement des organisations de masse, depuis que Messaâdia, le caporalisateur en chef avait été écarté de la direction du FLN et remplacé par Yahiaoui. Ce dernier apparaissait comme un populiste aux contours flous affichant des opi-nions de progrès. Au plan économique, des déclarations, notamment de Belaïd Abdesselam semblaient an-noncer un bilan autocritique et une révision positive des sérieuses tares que le PAGS criti-quait depuis longtemps, comme le gigantisme et des fuites en avant fortement inspirées par les monopoles occidentaux qui y trouvaient leur compte ; ainsi que le délaissement du social et l’hostilité au mouvement syndical dont il poursuivait avec acharnement la domestication. Ces intentions de réformes auraient-elles eu quelque avenir si Boumediene était resté en vie ? La question se posait du fait des difficultés et dangers de l’environnement international et des oppositions ouvertes ou plus sourdes émanant de l’extérieur et de l’intérieur du pouvoir visant simultanément aussi bien les pratiques autoritaires que les velléités timides de démo-cratisation. Nos craintes n’ont pas tardé à se confirmer. 3. LES ANNEES CHADLI, DEBUT DE LA FIN ? Arezki Metref : Chadli a vite montré le glissement à droite ? Sadek Hadjeres : Les premières mesures de Chadli montraient une accentuation des ten-dances négatives qui marquaient déjà précédemment le régime, mais opprimés et des ex-ploités. La modernité, la mise à jour, pour les communistes, ne consiste pas à inventer des projets qui mettent les peuples et les travailleurs à la remorque des exploiteurs. Elle consiste à inventorier en quoi et comment l’exploitation capitaliste cherche à se perpétuer, en quoi et comment les approches bureaucratiques et hégémonistes, qui ne sont pas le monopole des systèmes capitalistes, peuvent aussi pervertir, freiner et même anéantir temporairement et localement les approches progressistes et communistes. Les problèmes de gestion et des mécanismes du pouvoir ont été une question relativement neuve pour les communistes dans la période ouverte avec succès par la révolution d’octobre 1917. L’expérience acquise de-puis confirme qu’elle doit être approfondie dans le sens démocratique qui est la raison d’être de ce mouvement. L’organisation est-elle et doit-elle rester un instrument au service du mouvement social ou bien se transforme-t-elle fatalement en appareil de contrôle et de do-mination sur le mouvement social ? Il était grand temps pour que les mécanismes d’interactions entre la base sociale et les organisations militantes ou institutionnelles soient étudiés et maîtrisés ; pour que le communisme soit, comme le concevait Marx, réellement le mouvement social de l’Histoire et ne se pervertisse pas, comme dans les systèmes exploi-teurs où ces dérives sont structurelles, en phénomènes qui se sont retournés contre les inté-rêts de ce mouvement. Prenons le simple exemple du centralisme démocratique. Il est plei-nement valable tant qu’il implique à la fois le débat réel et la discipline dans l’application des orientations majoritaires librement adoptées. La déficience à corriger est que les points de vue, y compris ceux non adoptés, doivent être portés à la connaissance de toute la base mi-litante. C’est la condition majeure pour que les organisations s’améliorent au fur et à mesure des expériences, à la lumière des succès ou échecs rencontrés. Arezki Metref : Vous restez donc communiste ? Sadek Hadjeres : Dans “rester”, il y a un risque de comprendre ce choix comme un attache-ment conservateur à tout ce qui a été dit, fait et pensé au nom du communisme. Mais conti-nuer, ce n’est pas non plus faire n’importe quoi au nom de l’innovation, c’est-à-dire rejeter ce qu’il y a eu de meilleur dans les combats et les réalisations passées. Ce n’est pas non plus forcément ou seulement endosser une étiquette, un parti, un titre, exercer une responsabilité opérationnelle ou organique. Bien entendu, on ne peut rien faire sans organisation, mais tout dépend si le type et le fonctionnement de l’organisation se conforment ou non aux orienta-tions démocratiques et sociales proclamées. Mon engagement de fond demeure, même s’il ne s’identifie pas à une intégration organique quelconque. J’annonçais clairement ce souhait plusieurs années avant le retour à la légalité à des camarades qui considéraient avec intérêt ce projet personnel de reconversion militante sous d’autres formes. Je l’ai confirmé par écrit plus d’un mois avant le Congrès et m’y tiendrai, en fidélité à l’engagement communiste. Arezki Metref : Avez-vous des fiertés particulières ou des regrets en particulier ? Sadek Hadjeres : Une fierté m’a toujours aidé à vivre les pires moments. Celle de ne jamais avoir accepté l’injustice, l’arbitraire. D’être resté sensible au sort de mes semblables. De pouvoir regarder en face mes compatriotes ou camarades et garder un sourire amical pour ceux qui n’ont pu éviter d’être abusés ou contraints à des renoncements momentanés ou durables. Je me dis et le dis à ceux avec qui nous avons partagé les épreuves : il ne sert à rien de larmoyer face aux revers, ça n’avancera pas d’un centimètre la cause et les espéran-ces qui sont encore tapies en nous. Ce qui compte : s’instruire de nos expériences, en discu-ter et en instruire ceux qui n’en ont pas eu suffisamment. J’en ressens la pressante impor-tance, car le trajet perturbé du mouvement social et communiste en Algérie n’a pas permis à beaucoup de nos devanciers de laisser à ma propre génération les riches enseignements de leurs luttes. Quant aux regrets, il n’en manque pas. L’important est qu’ils ne soient pas paralysants. D’abord, et c’est le cas de tous les humains honnêtes, que les choses souhaitées n’aient pas avancé plus vite, dans le monde et chez nous. Personnellement, il m’a coûté beaucoup aussi de ne pas avoir mené plus loin les travaux scientifiques prometteurs de ma jeunesse. Mais la lutte sociale, avec ses satisfactions et ses déboires, est intellectuellement tout aussi pas-sionnante et moralement réconfortante. Un regret m’a torturé depuis que mon engagement social commencé à l’âge de quinze ans est devenu plus poussé du fait des circonstances successives et a avalé énormément de ce à quoi aspire tout être humain. Je n’ai pas pu ou su donner aux êtres chers que j’ai aimés et à mes parents, à mes frères, sœurs et enfants, autant d’affection, de temps et d’attention, y compris aux moments cruciaux où ils auraient eu le plus besoin de moi. Une chose m’aide, non pas à atténuer ces regrets mais à vivre à côté d’eux. L’idée que j’ai contribué, à ma mesure, à des avancées qui ne sont pas facilement perceptibles à l’échelle d’une seule ou deux génération mais qui, au-delà de nos impatiences légitimes, sont objecti-vement indéniables. Depuis les années quarante et à travers dangers, tragédies et reculs temporaires, la spirale des droits humains au mieux-être, à la sécurité, à la paix, à la liberté, à la dignité, n’a cessé d’être ascendante. Même les réactionnaires n’osent plus se vanter de leurs méfaits et se croient obligés de parler un autre langage. C’est le moment de ne pas s’endormir sur ce constat, de garder intacte une saine impatience comme nos grands-parents chez qui dans la pire nuit coloniale la flamme de l’espoir ne s’est jamais éteinte. Ils ont eu raison contre les “réalistes”, les désespérés ou les timorés. ACCUEIL ARCHIVES LIENS CONTACT PETITIONS

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Published by Arezki Métref - dans Histoire
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