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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 18:37

 

Amirouche Aït Hamouda
Colonel de l'Armée de libération Nationale.

Né le 31 Octobre 1926 à Tassaft Ouguemoune (actuellement sur le territoire de la commune d'Iboudraren).
Fils posthume d'Amirouche Aït Hamouda et Fatima Aït Mendès.
Initié au militantisme par Bachir Boumaza au lendemain de la seconde guerre mondiale sur le chantier de construction du barrage de Kherrata, il s'installe à Relizane (ouest de l'Algérie) où son activité et son courage physique font l'admiration des militants de la cause nationale.
A la création de l'O.S (Organisation Spéciale), groupe paramilitaire chargé de la préparation des combattants pour la lutte armée, il est l'adjoint de Benattia Ouadah dit Ounès  auquel il succède après l'arrestation de ce dernier.
En 1950, sur ordre de ses chefs, et dans le cadre de la crise profonde qui secoue alors le mouvement national, il quitte l'Algérie pour la France où son engagement dans les rangs des durs lui vaut un passage à tabac qui le laisse pour mort après un meeting houleux à la Mutualité à Paris.
Il y reste jusqu'en Septembre 1954 date à laquelle il revient en Algérie et participe à la préparation du déclenchement de la lutte armée aux environs de l'Arbâa des Ouacifs où il est initié au maniement des explosifs par Mokhtar Kaci-Abdallah.
Le premier Novembre 1954, il entre dans la clandestinité sous les ordres de Amar Aït Chikh et assiste en 1955, impuissant, au simulacre de procès, organisé, sur ordre de Krim Belkacem, qui aboutit à l'assassinat de son cousin Amar Ould Hamouda  figure connue du mouvement national,  ancien membre du Comité Central du PPA et premier responsable de l'OS pour la Kabylie.

Dur au mal, infatigable, habile tacticien, il gravit rapidement les échelons de la hiérarchie jusqu'au grade de commandant. C'est à ce titre, et en qualité de responsable de la zone de la Soummam en basse Kabylie, qu'il assure la sécurité du Congrès de la Soumman qui jettera les bases idéologiques du combat libérateur et assoiera le socle de l'Etat Algérien moderne.
Lors de la crise de la Wilaya 1, après la mort de Mostefa Ben Boulaïd et la liquidation de chefs prestigieux tels Abbas Laghrour, Bachir Chihani et quelques autres, il est chargé par le CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne) de remettre de l'ordre dans les rangs des combattants. Il s'acquitte avec brio de cette mission et redonne à la Wilaya 1 son unité perdue et récupère, en lui sauvant la vie, le futur colonel Haouès (Ahmed Ben Abderrazzak).
Lors de ce passage dans les Aurès il éprouvera un vif regret dû au refus que lui avait opposé son cousin Ahcène Aït Hamouda dit Méemou Mazir, lieutenant à Telaghma de rejoindre l'ALN. Cet officier, issu de l'Ecole des Elèves Officiers de Réserve de Saint-Maixent, finira en cadre de la Zone Autonome et tombera, avec tout son groupe, sous les balles de l'OAS en Avril 1962.
Lors du départ de Saïd Mohammedi vers l'extérieur, le conseil de Wilaya le désigne comme successeur, ce qu'il refuse pour ne pas violer la règle de l'ALN qui exige que le poste revienne à l'officier le plus ancien dans le grade, en l'occurence, Saïd Yazouren dit Vrirouche. Ce dernier, envoyé à Tunis, y est maintenu pour permettre la désignation d'Amirouche au grade de colonel.
L'épisode douloureux du complot dit de "la bleuite" affecte profondément la wilaya 3 et donne lieu à des liquidations physiques massives au sein des unités combattantes. Grâce à l'abnégation d'adjoints prestigieux, tels les commandants Ahcène Mahiouz, H'Mimi (Ahmed Feddal), Moh Ouali (Slimani Mohand Ouali), Ali Azzi, Lamara Hamel, il remet en route les unités combattantes. Souffrant de l'absence totale d'approvisionnement en armes en provenance de l'extérieur. Il décide alors, avec le colonel Haouès de se rendre à Tunis demander des comptes au GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) et envoie une mission d'approche vers la Wilaya 2 dont le chef, le colonel Ali Kafi avise Lakhdar Bentobbal de l'arrivée prochaine des colonels. Ce dernier avise Belkacem Krim et Abdelhafid Boussouf et ils décident ensemble de laisser le temps au service français du chiffre de décoder les messages de l'ALN.
Suivi à la trace par les troupes françaises, le groupe des colonels, escortés par le commandant Amor Driss, tombe dans une embuscade mortelle au lieudit Djebel Thameur en date du 29 Mars 1959.

 

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 17:15

Aussi loin que remonte ma mémoire, elle me ramène toujours au sommet d’une colline, un lieu cher à mon cœur, là où je suis né. Ce lieu, dont l’histoire remonte aux temps anciens, est un petit village kabyle, perché sur une crête, à un jet de pierre de la « Main du Juif » (thalettat), à mi-distance des Ath Ouacif, Ath Boudrar et Ath Yanni.

Du cimetière familial de Sidi Ali Bounab, une vue à 360 degrés permet d’admirer :
– au nord le regard embrasse Ath Ervah, Ath Yanni et au second plan les contreforts des Ath Yirathen.
– à l’ouest, se trouvent les groupes de villages des Ath Ouacif, Ath Bouakkach, Ath Sedqa, Ath Chebla et Thahachat et à l’horizon Azaghar (la plaine) mène à la zaouïa de Sidi Ali ou Moussa et plus loin aux Ouadhias et Boghni.
– au sud les Ath Boudrar sont adossés au djurdjura
– à l’est, une fois franchi l’assif El Djemâa se trouvent les Ath Menguelleth, I Attafen, Aqbil. Sur une crête intermédiaire Ighil Bwammas fait la liaison avec les Ath Boudhrar dominés par le Djurdjura.

Son nom « Thassafth Ou Guemmoun » (le chêne du mamelon) est dû à l’arbre multi centenaire, accolé à un micocoulier (Iviqqes) censé symboliser le Saint patron du lieu « Sidi Ali Bounab » qui, aujourd’hui est le cimetière de ma famille. Cette dénomination revêt une importance particulière car il s’agit de l’importation et de l’hommage rendu au saint de la région d’origine du fondateur du village.

Au plan topographique, le village suit un chemin de crête parfaitement dessiné en forme d’Y reliant les trois cols d’accès.
A l’Est, « Thizi Nath Ouamara » permet d’accéder au village par la côte des Ath Ammour.
Au Nord, qui constitue aujourd’hui la partie moderne, urbanisée du village, « Thizi Net Qerravth » (le col d’approche) permet d’accéder au village par la Zaouia Ammaria de Mrabet Mohamed et Thaqavouchth (le dépotoir) n’Ath Dahmane, qui fait le lien avec le noyau du village, Thighilt n’l’djamâa (la colline de la mosquée) où se trouvait le lieu de culte et d’enseignement; aujourd’hui détruit, créé par mon ancêtre, Sidi Salem ou Makhlouf, reconnu comme fondateur du village. Son ermitage « Thakhamth n’Sidi Salem » été affecté par le conseil de famille à feu mon cousin Salem et la maison ancestrale dont il ne reste aujourd’hui que l’entrée et la chambre de mon grand-oncle Kaci Oulhadj, frère de mon grand-père paternel. Il est indiscutable qu’il s’agit là de la plus ancienne maison de Tassaft.
Au Sud, par le pied de l’Y, Thizi Bouchfoun permet d’accéder au village par un raidillon menant à l’Aqerrou ou Guerfiw (tête du corbeau) et ensuite à Sidi Ali Bounab et Adhroum Nath Hammoudha.

Selon les témoignages recueillis auprès de mon grand-père Ibrahim, de ses frères Kaci Oulhadj et Mouh ath el Hadh dit Aazzoug, de ma mère el Hadja Yamina n’Ouali et de mon oncle maternel Hadj Abdelkader n’Ouali, Sidi Salem ou Makhlouf, prédicateur itinérant, s’est établi sur ce site, inhabité, inoccupé et a fondé ce qui est devenu Tassaft.

Après la construction, au point culminant du nouveau centre de vie, de sa maison, de la mosquée, de la salle de cours (tha mâamarth) et de son oratoire, il semble, et grâces soient rendues à mon parent Salem Ouahioune qui m’a permis, à la lecture de son blog sur Internet et le parcours de sa famille, de mettre en place les dernières pièces du puzzle, que Sidi Salem, ou un de ses descendants, soit reparti vers le massif de Sidi Ali Bounab en vue de ramener une population pour le nouveau centre de vie.

Il est probable que le choix des Ouahioune n’était pas fortuit et que des relations d’alliances familiales devaient probablement exister avant leur établissement à Tassaft.

Je n’en veux pour preuve que les liens, antérieurs à 1850 existant entre cette famille et la mienne devenue, à travers les âges et les éponymes Ath Sidi Salem, puis Ath Antar et enfin Ath l’Hadj Aâmer nom actuel de notre branche dont une partie a fondé Agouni Ahmed des Ath Yanni. Les membres portent encore leurs patronymes de Tassaft (Ath el Hadj « Mokdad »), (Ath Youcef « Meghalet » ), (Ath Oumghar « Meddad et Meddane »), (Ath Amer « Metref et Mezani »), tous liés, à ce jour à la branche aînée, les Ath el Hadj de Tassaft.

Jusqu’à sa mort, mon grand-père paternel Ibrahim, en sa qualité de descendant direct, organisait avec l’aide de Mohand Ouali nath Youcef (Meghalet) la zerda de Sidi Salem qui se tenait chaque année, en bordure de l’assif el Djemâa et regroupait les populations de Tassaft, des Aït Erbah et d’Agouni Ahmed. Un taureau y était sacrifié sur l’aire à battre censée représenter un des sanctuaires du saint.

La dispersion de la famille date du second tiers du XIXe siècle, période au cours de laquelle, en raison d’un conflit de voisinage avec certains membres d’Adhroum nath Hammoudha les Ath el Hadj Aâmer furent contraints à l’exil. Mon arrière grand-père, Saïd Oulhadj et ses enfants allèrent vers les Ath Ouacif (village de Bou Abderrahmane) où mon grand-père Ibrahim a grandi) et le reste vers les Ath Yanni où ils fondèrent le hameau d’Agouni Ahmed, à quelques centaines de mètres de Taourirt Mimoun.

La légende veut que le départ des Ath el Hadj eut pour conséquence une période de malheurs qui se serait abattue sur les Ath Hammoudha en raison de la malédiction lancée à leur encontre. Faisant amende honorable, des émissaires conduits par Ouali n’Mohand ou Ramdhane (mon grand-père maternel) ont été envoyés vers Bou Abderrahmane, en vue de solliciter leur pardon et les prier de réintégrer le village.

Après l’acceptation de Saïd Oulhadj et le pardon accordé, un villageois de Bou Abderrahmane, aurait houspillé le patriarche (mon arrière grand-père), trouvant qu’il ne libérait pas assez vite les lieux. Prenant à témoin l’assistance, il aurait dit que plus jamais cette demeure ne serait habitée et qu’il y pousserait du chiendent (ad yemmghi dhegs waffar). A ce jour, la maison existe toujours à l’état de ruine et nul n’y habite.

La délégation des Ath Hammoudha, accompagnée de Saïd Oulhadj s’est ensuite déplacée vers Agouni Ahmed en vue de ramener le reste de la famille vers Tassaft. Il leur a été répondu que le pardon leur était accordé, mais qu’ils préféraient rester chez les Ath Yanni qui les avaient accueillis avec respect et que le lien de confiance qui les liait aux Ath Hammoudha avait été rompu par ceux-là même qui avaient oublié la dette de leurs ancêtres vis-à-vis de l’Hadj Aamer qui les avait accueillis et mis sous sa protection durant leur fuite devant les soldats du roi de Koukou Amer oul Qadhi (Amer BelQadi mort en 1618).

Concernant Adhroum nath Hammoudha il est certain que les ancêtres Ahmed et Ali, derniers fuyards pérégrins après installation d’une partie de la famille à Ath Hamsi dans le lit de l’assif El-Djemâa, pour avoir participé à la révolte des tribus parrainée par Sidi Mansour, Sidi Abderrahmane N’ath Smaïl, Sidi Ahmed ou Malek (ancêtre de M. Redha Malek) et Sidi Ahmed Oudris, et qui, n’ayant trouvé refuge nulle part entre Ath Ghobri d’où il sont issus en raison de la peur des villageois de déplaire au despote de Koukou et d’encourir ses représailles, ont fini par être accueillis par l’Hadj Aamer qui les a mis sous la protection de Sidi Salem et les a autorisés à s’établir en mitoyens de sa propre demeure. Il reste de la maison originelle des Ath Hammoudha l’asseqif (ahanou) d’entrée et la petite chambre d’hôte qui le coiffe.

Au XVIe siècle, Sidi Ahmed ou el Qadhi, alors gouverneur de la province de Annaba du royaume Hafside, reviendra chez lui pour unir les Kabyles contre les Espagnols. Originaire de Aourir, village des Aït Ghobri, son retour sera accueilli de manière triomphale attirant aussi la sympathie des tribus voisines. Sidi Ahmed ou el Qadhi élira domicile sur le piton de Koukou, fortement soutenu par les Aït Khellili, Aït Bou Chaïeb, Aït Itsoura, Aït Yahia, Aït Idjer et bien sur les Aït Ghobri. Cela marque la naissance du royaume (taguelda) des Seigneurs de Koukou. Profitant de l’attaque par la mer des frères Barberousse, Aroudj et Kheireddin, il libérera Béjaïa de l’occupant Espagnol. Puis il infligera une lourde défaite au cheikh des Aït Abbas, prince de la Guelâa, en guise de châtiment pour avoir aidé les Espagnols contre les Kabyles. Enfin, trahi par les turcs, il chassera Kheireddin d’Alger où il régnera de 1520 à 1527. Son règne s’achèvera un soir où il sera assassiné par un mercenaire à la solde de Kheireddin. A la mort de leur chef, les Kabyles en déroute quitteront Alger pour se réfugier chez eux. Sidi el Haoussin ou el Qadhi, le frère de Sidi Ahmed ou el Qadhi, sera reconnu Roi de Koukou en 1529 et reprendra le commandement de l’armée Kabyle pour organiser la défense contre les Turcs.
Au fil des années le règne des Seigneurs de Koukou prendra une tournure despotique où les hommes des six tribus précédemment citées seront obligés de servir dans l’armée des Seigneurs de Koukou soumettant les tribus plus au Nord à différents impôts, racket et autres injustices. Certains historiens rapportent même que le cheptel des Seigneurs de Koukou allaient brouter de l’autre côté du Oued Sebaou, sur le territoire des Aït Fraoussen et des Aït Iraten, sans que cette importante confédération ne proteste de peur de déclencher une guerre.
Les Kabyles ne supportant plus l’exercice tyrannique du pouvoir par les Bel Qadhi, cherchaient depuis plusieurs années l’occasion d’en finir avec cette période de Régime de type féodal des Seigneurs de Koukou. Au XVIIe siècle, quatre saints, se rencontrent en ermitage à Tizi-Berth. A la suite de leur pèlerinage les quatre Marabouts décident de venir en aide aux tribus opprimées. C’est ainsi que Sidi Mansour rejoindra les Aït Djennad, Sidi Ahmed Ou Malek s’installera chez les Aït Ghobri et les Aït Idjer, Sidi Abd Errahman chez les Aït Itsoura et les Illoulen et enfin Sidi Ahmed Ou Dris ne cessera de voyager entre la région d'Azazga et celle des Illoulen. C’est Sidi Mansour qui sera le personnage moteur du soulèvement des Kabyles. Faisant prendre conscience de leur force et de leur nombre aux Aït Djennad, il constituera une formidable unité. Rapidement, les confédérations voisines des Aït Ouguenoun et des Iflissen Lebhar s’uniront avec les Aït Djennad pour former une puissante "confédération élargie" qui combattra sans relâche les Seigneurs de Koukou, alors dirigés par Amar ou el Qadhi. En 1618, Amar ou el Qadhi meurt mais il faudra attendre la fin du XVIIe siècle pour signer la fin du royaume des Seigneurs de Koukou avec notamment une liberté totale et retrouvée chez les Aït Djennad, Aït Ghobri et Aït Idjer. (Source Internet)
Entre-temps, la population du village s’est étoffée avec l’arrivée, fruit des diverses alliances et des mouvements de population, de plusieurs familles dont je cite par mémoire les noms d’état-civil qui, souvent, correspondent aux noms vernaculaires :

Aït Hamouda
Ould Hamouda
Aït Mohand (Ath M'and ou Yahia)
Aït Mouloud (Ath el Mouloud et Ath Mejber)
Aït Ouahioune (Ath Dahmane)
Aït Slimane (Ath Slimane)
Ammour (Ath Aammor)
Bacha (Ath Bacha)
Benamer (Ath Qasi Ouamar)
Bouabdellah (Ath Bouabdellah)
Gahlouz (Ath Ouamara)
Messaoudi (Ath Echikh)
Ouahioune (Ath Ouahioune, Ath Ouarab,Ath Ahmed Ameziane, Ath M'hammedh, Ath Mohdhaarab)
Ouarès (Ath Ouaras)
Yousfi (Ath Youcef)
Zeggane (Ath Ouzeggane)

A travers les années, particulièrement dès la fin du XIXe siècle le village a donné naissance à de nombreux intellectuels, et ce en raison de l’existence de l’école indigène qui date de 1881. C’est ainsi que, de Tassaft, est issu l’un plus anciens avocats algériens Me Arab Ouahioune, cousin germain de mon grand-père Ibrahim n’Ath El Hadj, bâtonnier de l’ordre durant les années cinquante et premier Président de la Cour de Constantine.

Avec lui, son frère Mohand-Améziane, est un enseignant, produit de l’École Normale de Bouzaréah. Je lui dois le peu que je sais et mon amour immodéré de la lecture et de l’écriture.

La génération qui a suivi, celle des années 20, a vu l’émergence des premiers enseignants dont Amer Ouahioune, fils du précédent, décédé il y a peu et dont j’ai eu la chance d’avoir été l’élève. Il faut y ajouter feu Ouali Aït Hamouda, décédé au cours de l’été 2010, à la carrière exemplaire et dont le souvenir demeure vivace à Aït Ali ou Harzoun, Ighil Bwammas et surtout Ech-Cheliff et son beau-frère Chabane Ouahioune fils de Mohand-Améziane, avocat, enseignant, écrivain à succès et billettiste estimé. Je n’oublierai pas non plus Mohand Aït Hamouda, instituteur tombé au front en 1945 en Alsace dans une guerre qui n’était pas la sienne. Il repose au cimetière militaire de Cernay, tombe N°196.

Je mentionne, pour mémoire, le grand penseur Mohammed Arkoun de Taourirt Mimoun des Ath Yanni, disparu en 2011, dont la grand’mère Zoubida Aït Hamouda était la sœur de mon grand’père Ibrahim.

Au-delà de ces intellectuels, deux personnages ont brillé d’un éclat particulier par leurs actions et leurs parcours qui font qu’ils sont ancrés dans la mémoire collective de la nation.

Ammar Ould Hamouda, contemporain de la génération des années 20, lycéen engagé dans le combat politique dans les rangs du PPA-MTLD, dont il fut membre du Comité Central, militant de la cause amazighe, premier responsable de l’O.S en Kabylie au moment où, au plan national, elle était dirigée par Hocine Aït Ahmed. Destiné à jouer un rôle de premier plan, il finit assassiné en 1955, sur ordre de Belkacem Krim après un simulacre de procès conduit par Amar Aït Chikh. Grâce à l’action des Associations Culturelles issues du mouvement amazigh il a été réhabilité au milieu des années 80. La maison de la culture de Tassaft lui a été dédiée et porte son nom.

Amirouche Aït Hamouda dont la place, dans l’Histoire de la Nation est certainement celle du héros absolu, combattant et meneur d’hommes. Ses compagnons de combat en parlent avec une admiration sans borne, louant son courage physique, sa perspicacité politique et une vision désenchantée de l’indépendance nationale. Bien des ouvrages lui ont été consacrés dont aucun n’est exempt de critique tant le symbole qu’il représente et les mythes qui lui sont associés ont été instrumentalisés par les uns et les autres à des fins plus que discutables.

A titre personnel, ayant eu le privilège de côtoyer, à Relizane, nombre de ses compagnons de la période PPA-MTLD puis OS, mais aussi, en Alger, ses adjoints les plus prestigieux, membres de son état-major, les Commandants Ali Azzi, Feddal Ahmed dit H’mimi, Lamara Hamel, Ahcène Mahiouz, Mohand Ouali Slimani dit Chéri-Bibi, dont j’ai été le collègue et l’ami dans le cadre du Département de Contrôle du Parti du FLN, je ne désespère pas de rédiger une biographie dépourvue de tout parti-pris.

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 16:40

 

M'hamed Issiakhem (1928-1985)

Issiakhem est l'un des fondateurs de la peinture moderne en Algérie.

M'hamed Issiakhem naît le 17 juin 1928 au Douar Djennad (Azeffoun) en Grande Kabylie. A partir de 1931 il passe son enfance à Relizane. En 1943 il manipule une grenade, volée dans un camp militaire, qui explose. Deux de ses sœurs et un neveu meurent. Hospitalisé pendant deux ans, il est amputé du bras gauche. De 1947 à 1951 il est à Alger élève de la Société des Beaux-Arts puis de l’Ecole des Beaux-Arts et suit les cours du miniaturiste Omar Racim. En 1951 il rencontre Kateb Yacine. De 1953 à 1958 il fréquente Ecole des Beaux-Arts de Paris où il retrouve Kateb Yacine - les deux artistes demeureront inséparables. En 1958 Issiakhem quitte la France pour séjourner en RFA puis résider en RDA.

En 1962, boursier de la Casa Vélasquez de Madrid, Issiakhem rentre en Algérie. Il est alors dessinateur au quotidien Alger Républicain. En 1963 il est membre fondateur de l’Union Nationale des Arts Plastiques, de 1964 à 1966 chef d’atelier de peinture à l’Ecole des Beaux-Arts d’Alger puis directeur pédagogique de l’Ecole des Beaux-Arts d’Oran. Il illustre alors plusieurs œuvres de Kateb Yacine. De 1965 à 1982 il crée les maquettes des billets de banque et de nombreux timbres-poste algériens. En 1967 il réalise avec Kateb Yacine un film pour la télévision, Poussières de juillet, en 1968 les décors du film La voie, de Slim Riad. En 1971 Issiakhem est professeur d’art graphique à l’Ecole Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme d’Alger et crée les décors pour le film Novembre. Il voyage en 1972 au Viêt Nam et reçoit en 1973 une médaille d’or à la Foire Internationale d’Alger pour la décoration du stand du Ministère du Travail et des Affaires sociales.

De 1973 à 1978 Issiakhem est dessinateur de presse. Il dirige en 1977 la réalisation d’une fresque pour l’aéroport d’Alger. Le Ministère du Travail et des Affaires sociales publie à Alger une plaquette dont Kateb Yacine écrit la préface sous le titre Issiakhem, Œil-de-lynx et les américains, trente-cinq années de l’enfer d’un peintre. En 1978 Issiakhem séjourne quelques mois à Moscou et reçoit en 1980 le Premier Simba d’Or (Lion d’Or) de Rome, distinction de l’UNESCO pour l’art africain. Il meurt le 1er décembre 1985 à la suite d’une longue maladie.
Bibliographie sélective
Algérie, Expressions multiples : Baya, Issiakhem, Khadda, (préfaces de Jean Pélégri, Benamar Mediene et Michel.-Georges Bernard), Cahiers de l’ADEIAO n°5, Paris, 1987.
M’hamed Issiakhem et Kateb Yacine, Les jumeaux pathétiques, par Benamar Mediene, UNESCO, Djazaïr, Une année de l’Algérie en France, Alger, 2003.

 

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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 00:00

La Guerre de Jugurtha, une page d’histoire méconnue

"On trouvera difficilement dans les textes des historiens de l’Antiquité un fait d’armes plus longuement raconté que le stratagème qui a donné la victoire au Consul Marius en opération dans le Sud tunisien, lors de la "Guerre de Jugurtha". L’action du Ligure qui, ramassant des escargots, a trouvé la faille permettant l’escalade de la falaise est notée dans ses moindres détails... Il fut difficile de découvrir ce passage, qui ne s’est révélé qu’en un seul point, où tous les conditions de l’aventure étaient réunies." Par cette préface, André Berthier [i] annonçait pour la première fois la découverte de cette voie historique par une équipe d’archéologues.

Des royaumes berbères incertains

Cet épisode du Ligure, longuement rapporté par Salluste [ii] , n’est pas anecdotique. Cette escalade est non seulement une belle page d’alpinisme rétrospectif, mais elle se révélera, par ses conséquences, capitale pour la carrière politique de Marius, et fondamentale ensuite pour la géographie historique de l’Afrique du Nord. En effet, grâce à ce stratagème, Marius enleva la forteresse dans laquelle le roi Jugurtha avait caché ses trésors, pour gagner la guerre et rentrer finalement dans Cirta, la capitale de la Numidie. Or, il y avait à cette époque deux villes qui portaient le même nom : Cirta, aujourd’hui Constantine en Algérie et Cirta - Le Kef en Tunisie. La question de savoir jusqu’où s’étendait le royaume de Jugurtha et quelle était sa capitale s’est naturellement posée aux historiens. Le Bellum Jugurthinum de Salluste représentait une source privilégiée, à cause de ses informations et de la solidité de sa documentation et le chroniqueur latin est dans ce cas très précis : cette forteresse se situait "non loin du fleuve Muluccha qui séparait le royaume de Bocchus et de Jugurtha" [iii] .

Lors de la présence française dans cette partie de l’Afrique, les historiens ont donc tenté de reconnaître ce fleuve frontière. Mais faute de pouvoir disposer suffisamment d’archéologues pour prospecter le terrain et retrouver cette fameuse citadelle, ils n’eurent guère le choix que de s’appuyer sur les textes et sur l’onomastique. Plusieurs hypothèses furent émises. Celle qui finit par prévaloir fut celle de Stéphane Gsell [iv] : il pensait reconnaître dans l’oued Moulouya, un fleuve côtier marocain, le Muluccha de Salluste. La Numidie couvrait donc la majeure partie de l’actuelle Tunisie et la totalité de l’Algérie tellienne avec Cirta- Constantine comme capitale, tandis que la Maurétanie, le royaume de Bocchus, s’étendait sur l’actuel royaume chérifien.

Toutefois deux "détails" embarrassaient les historiens : si Marius est allé combattre sur les bords de la Moulouya, c’est une expédition de plus de deux mille kilomètres aller-retour qu’il a dû entreprendre.

Or, Salluste n’en dit pas un mot. Une telle expédition au Maroc depuis la Tunisie où toutes les campagnes précédentes s’étaient alors déroulées, paraissait insensée et même irréalisable aux esprits les plus pragmatiques. Gsell, lui-même, reconnaissait que cette forteresse (sur les rives de la Moulouya) est "fort éloignée des lieux où les Romains avaient combattu et hiverné jusqu’alors" [v] . Le second "détail" concernait la description que Salluste faisait de Cirta. Au cours du siège de cette ville tenue par Adherbal, Jugurtha "entoure ses murailles d’un fossé et d’une palissade... , il s’efforce de gagner les défenseurs (en étalant à leurs yeux, ostentare) par la corruption ou par la terreur".

Qui connaît Constantine et ses formidables canyons serait étonné de telles manœuvres ! Gsell lui-même en est conscient : "il (Salluste) ne connaissait pas Cirta (Constantine), ...il n’aurait certainement pas écrit que Jugurtha, assiégeant la ville, l’entoura d’un fossé et d’un retranchement" [vi] . Qu’à cela ne tienne, Salluste s’est trompé ! Cette hypothèse deviendra cependant thèse pour d’éminentes autorités dont Jérôme Carcopino [vii] et Albertini [viii] pour ne citer qu’eux. Cette version, traditionnellement admise, est toujours enseignée dans les universités.

Un archéologue contestataire.

Remettre en question l’identification Muluccha - Moulouya, soutenue par des voix si autorisées relevait de la témérité. C’est pourtant ce qu’un jeune archéologue, André Berthier, osa faire. Il était conservateur des archives de l’Est algérien, directeur de la circonscription archéologique et directeur du Musée de Constantine où il restera en poste de 1932 à 1973. Son œuvre archéologique est importante. On lui doit notamment l’exhumation de 1941 à 1973 de la cité de Tiddis, dont la publication de son dernier ouvrage : Tiddis, cité antique de Numidie [ix] en 2000 par l’Institut de France, est venue couronner sa longue carrière de chercheur.

Table de Jugurtha

Celle-ci aurait pu être tranquille, si ce n’est un jour, une rencontre singulière qui bouleversera sa vie. Il me fit part au cours de nos premiers entretiens de cette promenade avec cet ami près des mines du Kouif, rencontre qu’il a rapporté dans l’introduction de son livre "La Numidie. Rome et le Maghreb" [x] . Alors qu’ils découvraient devant eux, émergeant par delà les bois et les collines proches, une montagne tabulaire immense se détachant à l’horizon, son ami Alexis Truillot lui fit une confidence :

 Voilà, me dit mon ami, la Kalaat-Sename appelée aussi "Table de Jugurtha". C’est la forteresse si minutieusement décrite par Salluste, dont Marius n’aurait pu s’emparer si un soldat ligure n’avait découvert dans le rocher une large fissure où l’on pût faire grimper un détachement d’élite". C’était, ajoute-t-il, son premier contact avec une donnée historique véritable sur le terrain. Il venait en fait de découvrir pour la première fois cette Kalaat, cette montagne sacrée qui fera partie de sa trilogie : la Kalaat, Tiddis, et le mont Réa à la Chaux des Crotenay qui marqueront toute sa carrière d’archéologue.

Cela se passait près de la frontière algéro-tunisienne quelques temps avant l’entrée en guerre de la France et sa mobilisation. Il advint quelques mois plus tard, après son débarquement à Ajaccio, qu’il trouva un Salluste dans une librairie de la ville. A sa lecture, les remarques de son ami Truillot lui revinrent en mémoire et il fut convaincu de la justesse de ses propos. C’est ainsi qu’il publia en 1949 avec deux confrères un petit opuscule : le Bellum Jugurthinum de Salluste et le problème de Cirta [xi] .

Une thèse non-conformiste. A partir de réflexions de bon sens étayées sur la géographie du pays, André Berthier proposait que la Muluccha de Salluste soit plus vraisemblablement l’oued Mellégue, cet affluent majeur de la Medjerda dans l’Est algérien et que la forteresse connue par les prouesses du Ligure ne se trouve pas autre part que sur cette "Table de Jugurtha". La frontière entre les royaumes de Numidie et de Maurétanie était purement déplacée de plus de mille kilomètres vers l’est et la capitale de Jugurtha transférée de Constantine en Algérie, au Kef en Tunisie. La proposition, il faut en convenir, était contraire à la thèse défendue par les autorités de l’Institut.

Commençait alors ce qui deviendra "le cas Berthier". Pensez donc ! Un administrateur de province mettant en cause la thèse de l’Institut de France. La proposition ne peut être pas sérieuse. Elle n’est pas "politiquement correcte". La France n’a-t-elle pas repris, dans son extrême sagesse, l’œuvre civilisatrice de la grande Rome ! Consciemment ou non, la façon d’écrire l’histoire n’est jamais neutre. On fit donc comprendre à André Berthier l’incongruité de son hypothèse, et comme André Wartelle le dit dans la préface à la Numidie. Rome et le Maghreb : "Quand, en 1949, il publia son étude intitulée Le Bellum Jugurthinum de Salluste et le problème de Cirta, à peine le monde savant daigna-t-il y prêter attention. On le cita parfois, mais plutôt par condescendance, pour ne rien oublier : on ne le lut point ; on ne prit pas en compte ses arguments ; on négligea sa démonstration, pourtant marquée au coin brûlant du plus pur bon sens" [xii] . Bref, on dressa un voile invisible autour de sa thèse ; ses amis de la première heure prirent sous la pression quelques distances avec lui. L’histoire n’est pas un long fleuve tranquille, surtout lorsqu’on innove, qu’il y a des conflits de personnes qui redoublent les conflits intellectuels.

Un encouragement discret.

André Berthier était d’une étonnante indépendance d’esprit et de caractère. C’était sans compter sur sa pugnacité et sur sa conviction profonde en ses idées. Il avait reçu un soutien discret de Jérôme Carcopino pour qui il entretenait une réelle admiration, quoi qu’il ait professé une thèse contraire.

André Berthier resta fort discret sur cet appui qu’il me confia quelques temps avant sa disparition et que je me devais de conserver de son vivant. Ceci se passait en 1950 au Prieuré de la Ferté sur Aube dans la propriété de Jérôme Carcopino [xiii] au cours d’un de leurs entretiens.

 "Je ne vous donne pas mon adhésion, mais je vous donne mieux que cela, car je suis hésitant. C’est une victoire pour vous. Ne tenez plus aucun compte des lettres que je vous ai écrites auparavant. Cela ferait une belle thèse."

 "Pourquoi hésitation", me dit-il Il avait rencontré Bernard Simiaux de la Revue "Homme et Monde", lequel venait de lire l’article de René Louis sur Cirta Regia, et il poursuivit :

 "Vous en faites de belles, - dit-il à son ami. Savez-vous que, si Berthier a raison, tout ce qu’on a écrit sur l’Afrique du Nord serait faux".

André Berthier poursuivit donc ses travaux, étayant son argument sur les textes historiques anciens, les épigraphies négligées, la géographie du pays, prenant en compte les avis de ces officiers qui savaient ce qu’était une armée en campagne dans un pays en somme jamais soumis. Il eût surtout le temps de bien connaître cette terre d’Afrique, ses peuples et leurs traditions qu’il comprenait et qu’il aima profondément. Il dira [xiv] plus tard son mûrissement continu, ce lent travail d’approfondissement de la connaissance du pays, et sa surprise de constater combien cette Numidie est si différente de celle décrite et comprise par ses contemporains. Il avait noté le fossé psychologique, politique et institutionnel qui se creusait entre les deux rives de la Méditerranée, et ce décalage entre l’Algérie et la Métropole s’était insidieusement étendu dans le domaine de la recherche intellectuelle et scientifique, avec des conceptions schématiques et parfois dogmatiques sur les réalités algériennes. Ses recherches sur le terrain l’avaient conduit à vivre en un extraordinaire tête-à-tête avec l’histoire romaine de l’Afrique du Nord.

Vers une autre question épineuse : Alésia.

Mais déjà le contexte politique avait changé. L’Algérie était rentrée dans la tourmente. Même si les fouilles sur Tiddis se poursuivaient tant bien que mal, il n’était plus question de parcourir le pays sur les traces de Jugurtha. Aussi André Berthier s’était-il lancé dans une entreprise encore plus périlleuse.

"Il m’a paru qu’il était avant tout nécessaire de négliger, dans un premier temps, les travaux des historiens contemporains et de se reporter aux seules sources. Ces sources devaient être étudiées dans la pureté de leur témoignage. Les opérations guerrières devaient faire l’objet d’une constante confrontation avec le terrain. D’où ma première démarche ; relire les textes en ayant constamment sous les yeux les cartes d’état-major" [xv] . Or, la publication en 1958 par Jérôme Carcopino [xvi] d’un ouvrage sur la question d’Alésia, ouvrage semble-t-il rédigé à la hâte, le déçut fortement. Il replongea dans les Commentaires de César, puis à partir de sa méthode du "portrait-robot" et sur la base des cartes d’état-major, il tenta de retrouver un site qui répondait aux multiples problèmes du siège d’Alésia. Au bout de nombreux essais de comparaisons, un site lui sembla enfin correspondre à ce qu’il cherchait : il ne se trouvait ni dans la Côte d’Or ni dans le Doubs, mais dans le département du Jura, à Chaux-les-Crotenay.

C’est ainsi qu’il commença ses premières reconnaissances sur le terrain lors de ses congés en Métropole. Il obtint une autorisation pour des premiers sondages, sondages qui se montrèrent encourageants mais pas entièrement concluants. C’était méconnaître le milieu archéologique. Commença alors une querelle d’experts qui tourna rapidement à la polémique lorsque le journal "Le Monde" publia en 1967 un article : Contre les thèses généralement admises, un archéologue français situe Alésia au sud de Champagnole". Cette mise en doute d’un site officiel en Métropole à Alise-Sainte Reine par un Berthier qui avait déjà fait des siennes avec Cirta en Algérie, n’était pas du goût de tout le monde. La question d’Alésia était bien plus grave que le problème de Cirta dans la lointaine et indépendante Algérie. Elle touchait trop d’intérêts particuliers. D’où la nécessité d’établir une barrière de silence autour de lui, faute de pouvoir lui dresser un procès inquisiteur.

Une œuvre oubliée.

C’est ainsi qu’il publia dans un tel contexte en 1981, "La Numidie. Rome et le Maghreb", la thèse que lui avait suggérée Jérôme Carcopino. Elle sera encore négligée. Pourtant Ronald Syme [xvii] avait précisé dans son Salluste "qu’il y a des chances que, dans un cas sur trois, le Muluccha de Salluste ne soit pas la Moulouya située si loin à l’Ouest". On continuait cependant de professer dans l’Encyclopédie Berbère [xviii] que Constantine était la Cirta de Salluste. La méthode employée est des plus étonnante. Une longue bibliographie [xix] à Cirta-Constantine cite Berthier neuf fois - on ne pouvait faire moins pour un archéologue qui avait fait des découvertes dans sa ville -, mais aucune référence à sa thèse sur Cirta. André Wartelle disait qu’on le citait pour ne rien oublier, mais qu’on ne le lisait point ; mieux ici, on escamotait purement et simplement sa thèse contradictoire.

C’est que le monde des Africanistes avait changé dans un contexte politique modifié. Les états du Maghreb avaient acquis leur indépendance et les recherches archéologiques n’étaient plus ce qu’elles étaient. Elles passaient nécessairement par une coopération. Opération lourde à mettre en œuvre qui découragera bon nombre de jeunes chercheurs. Les spécialistes ayant vécu dans ces pays se faisaient de plus en plus rares. Il était loin ce temps où l’on commandait aux officiers topographes de prospecter le terrain, d’effectuer des recherches pour son propre compte. Insensiblement la source des nouveautés se tarissait. On passait dans nos institutions de ces multiples découvertes à des chantiers rares et ciblés. Faute de matière archéologique, on travaillait sur les écrits des prédécesseurs dont on a vite fait le tour. La valeur d’une publication se mesurait à l’aune de la longueur de sa bibliographie et non plus sur la découverte inédite.

Dans le contexte d’une indépendance récente, certains sujets sensibles comme la Berbérité étaient écartés. La vision historique portée sur l’Afrique romaine par les anciens colonisateurs provoque parfois des réactions contre les schémas simplificateurs des bienfaits de la civilisation romaine ou contre l’héritage des frontières coloniales. Cette vision reste encore un élément non négligeable de l’actuelle géopolitique du Maghreb. La saga de Jugurtha, petit-fils de Massinissa, ce rebelle face à l’invasion romaine ne continue-t-il pas de passionner certains Berbères à la recherche de leur propre identité ? La thèse de Berthier est trop dérangeante. Pensez donc ! enlever le mythe de Jugurtha aux Kabyles, transférer sa capitale d’Algérie en Tunisie. La vérité historique importe peu dans ce cas, il faut que le peuple ait des bases glorieuses pour raccrocher son histoire.

Jérôme Carcopino ne disait-il pas la même chose pour le mythe de Vercingétorix :

 "Il est difficile d’apporter la preuve mathématique (comme celle de 2 et 2 font 4, disait-il au Général Henry- Martin) de la solution Alise-Alésia. Mais si les spécialistes peuvent encore en discuter, il faut pour la masse du public une solution précise, au moins provisoire" [xx] .

Nous ne nous prononcerons pas sur la question de savoir si la solution d’Alésia est restée provisoire ou non, mais l’édition de son ouvrage "Alésia" chez Picard devint impossible ...et entraîna le silence prudent des Africanistes sur ses travaux en Numidie.

La légende de Jugurtha.

Paradoxalement, c’est à partir d’une légende, la tradition orale restant vive chez les Berbères du Haut-Mellégue, que l’affaire de la Numidie fut relancée. Natif des mines d’Ouenza près de la frontière algéro-tunisienne, j’y ai passé toute mon enfance. J’avais appris auprès des autochtones l’histoire d’un roi berbère, une de ces légendes merveilleuses que les anciens transmettent de génération en génération. Ce roi, "Yougurtha" disait-on, avait caché ses trésors sur la grande " mésa " voisine, une montagne tabulaire tranchant sur le reste de la plaine qu’on apercevait du côté tunisien et que les "Roumis" (Romains) avaient assiégée. L’occasion me fut donnée un jour d’une excursion sur cette "Table de Jugurtha". On n’accédait sur la table que par un sentier étroit taillé dans le rocher, tout le reste était à pic et inaccessible. A mi-hauteur, une forte tour fermée par une lourde porte bloquait ce seul accès. Au débouché du sentier, un champ de ruines et de blocs écroulés occupait la première partie de ce vaste plateau. Seule émergeait de ces tristes ruines la koubba blanche d’un petit marabout. Le point de vue depuis cet observatoire élevé et étendu était remarquable. On apercevait dans un tour d’horizon de nombreux pics isolés, ces "jebels" caractéristiques qui hérissent les vastes terres du Haut-Tell. On distinguait en particulier près du pic d’Ouenza, le mince filet de l’oued Mellègue, cet oued dans lequel on allait parfois se baigner. Au pied de la Table se trouvait le village minier de Kalaat Senam, tandis que plus loin, vers le nord, se distinguait la blanche ville du Kef juchée sur sa colline.

Ce vaste plateau était inhabité, seuls quelques ânes et chevaux broutaient une herbe rare. Il régnait en ces lieux désertiques et silencieux une atmosphère étrange, mystique, indéfinissable qui m’a profondément marqué.

De longues années plus tard, alors que je relisais dans une bibliothèque de Toulouse la "Guerre de Jugurtha", je fus surpris de la concomitance entre le texte de Salluste et ces souvenirs d’adolescence. Je pensais que l’histoire des bergers n’était pas si légendaire que cela. Cependant un point m’intriguait, une note de bas de page de l’éditeur signalée que la rivière Muluccha qui, selon Salluste, coulait non loin de la forteresse enlevée par Marius, se situait dans le lointain Maroc et s’appelait Moulouya. Je consultais donc les livres d’histoire pour éclaircir la question. Il n’y avait pas de doute, les historiens avaient placé le castellum de Salluste au Maroc. Cela paraissait bien étonnant, puisque toutes les péripéties de la "Guerre de Jugurtha" se déroulaient en général en terre tunisienne et que Marius revenait d’un raid sur Gafsa, à cent quatre vingt kilomètres au sud de la Table de Jugurtha. Comment diantre, avait-il fait pour traverser toute l’"Algérie en rébellion" pour aller attaquer un fortin si lointain au Maroc ! J’avais vu et appris à quel prix, il avait été difficile pour nos soldats motorisés de traverser la région des Aurès-Nemencha.

Une mission exploratoire vers la Table de Jugurtha.

A la lecture de ces livres d’histoire, je devinais la parfaite méconnaissance de ces professeurs de Paris qui, bien que très érudits, semblaient ignorer profondément les mentalités de ces peuples d’Afrique du Nord. Scientifique de formation, je ne concevais pas que l’hypothèse de la Table de Jugurtha n’ait même pas été évoquée. Chercheur en laboratoire, je ne comprenais pas que des vérifications expérimentales, c’est à dire des recherches archéologiques n’aient pas été entreprises sur ce site. Pourtant Salluste est prolixe en informations et en descriptions géographiques. Il suffisait de reprendre in extenso son texte, rien que le texte et de le confronter au terrain. Une façon d’aboutir et de vérifier les dires de Salluste était de découvrir la fameuse voie du Ligure, puisqu’il y consacre quatre chapitres. Le géographe Monchicourt qui connaissait bien le pays ne parlait-il pas d’une voie d’escalade pour atteindre le sommet du plateau ?

" Partout ailleurs, la Kalâat Senam est à pic sur une hauteur trop considérable pour qu’une escalade soit possible. C’est à peine si une fente béante entre deux des fahouls de l’angle sud-est peut permettre de se faufiler". L’alpinisme faisait partie de mes loisirs : refaire une "première" dans une "voie historique" devenait un challenge.

Une équipe d’amis compétents pour ce genre de mission était ainsi constituée et arrivait un jour à Kalâat Senam. Les lieux n’avaient guère changé et l’exploration systématique commença. Elle dura plus d’une semaine.

Tous les termes descriptifs de Salluste s’appliquaient au site : les silos à grains et les réserves d’eau des Numides, les sources près desquelles stationnaient les troupes romaines, des pièces de monnaie numides et romaines étaient aussi trouvées. Tout correspondait, mais impossible de retrouver le passage du Ligure, bien que de nombreuses voies d’escalade eussent été ouvertes par notre guide de montagne. C’était à désespérer.

Enfin dans les derniers jours, notre guide qui était parti fouiner parmi les fahouls, revint au camp et annonça simplement :

 " J’ai trouvé la voie du Ligure. C’est d’une facilité déconcertante".

La voie historique était ainsi refaite dans les mêmes termes que l’exploit du soldat rapporté par Salluste. Il n’y a plus de doute, le castellum de Salluste est bien la Table de Jugurtha et le fleuve Muluccha ne peut pas être autre que le Mellégue (Melek en Berbère).

La voie du Ligure

Où il est plus facile de découvrir la vérité que de la faire savoir !

A notre retour de mission, un rendez-vous était pris avec André Berthier. En effet, au cours de nos préparatifs j’étais tombé par hasard à l’université sur un livre : " La Numidie. Rome et le Maghreb" d’un certain Berthier qui était peu cité par ses confrères. Quelle n’avait pas été ma surprise de constater à sa lecture le parallélisme de notre parcourt dans cette affaire : une histoire qui commence par une légende recueillie aux environs de la Table de Jugurtha, un vécu dans l’Est algérien, une approche identique pour résoudre un problème. Mais André Berthier était un véritable archéologue, un historien qui connaissait son affaire. Nous lui apportions, indépendamment de sa thèse, des résultats qui la confortaient. Cette première rencontre avec André Berthier et de son épouse Suzette fut pour moi des plus enrichissantes. L’homme était dans ce domaine d’une grande érudition et d’une probité absolue. Il m’instruisit sur son propre parcourt et des difficultés qu’il rencontra dans cette affaire de Numidie, ainsi que sur celle d’Alésia. C’est ainsi qu’on tentait de faire connaître ces éléments nouveaux, pensant sans doute naïvement qu’ils intéresseraient les archéologues officiels.

C’était mal connaître le cercle des Africanistes. Les raisons d’un refus de publication portaient toujours sur la forme, jamais sur le fond : on commettait le sacrilège de ne pas citer les dits correcteurs. L’érudition se mesurait à la longueur de la bibliographie et non pas aux résultats expérimentaux. Mais surtout dans ces comités de lecture, on était juge et partie à la fois. Ceux qui s’étaient opposés à Berthier dans l’affaire d’Alésia ne pouvaient pas décemment soutenir un de ses disciples. Certains parmi ceux compétents en la matière en étaient restés à la grande Numidie. Les nouvelles preuves apportées rendaient caduques leurs écrits. Or, dans un conflit scientifique majeur, s’il apparaît finalement que l’un des protagonistes a tort, il est scientifiquement fini ou presque. D’où, la méthode bien connue et éprouvée d’occulter délibérément les nouveautés.

Un fossé existe dans nos universités entre la méthodologie appliquée dans les sciences exactes et expérimentales et l’approche utilisée par les humanistes. Schématiquement, d’un côté une équipe pluridisciplinaire qui travaille dans un laboratoire, de l’autre des individualités qui étudient le plus souvent dans une bibliothèque. Il est, de plus, étonnant de constater combien notre recherche est cloisonnée, que ce soit entre les disciplines ou dans un même domaine entre les spécialités. La géographie historique de l’Afrique du Nord, par exemple, semble avoir échappé aux géographes et dans une grande mesure à cette époque aux historiens non français. On ne peut que le regretter. La vision de Mommsen [xxi] n’est pas celle de Gsell [xxii] , comme la thèse de Barthel [xxiii] est en opposition avec celle de Toutain [xxiv] sur la grande centuriation tunisienne, autre sujet que nous traitons par ailleurs.

L’assentiment, en privé, de Jérôme Carcopino aux idées d’André Berthier fut tardif. En tout cas, trente ans plus tard, on continue de professer dans nos institutions l’absurdité d’une Numidie monolithique et démesurée, s’étendant depuis les Syrtes jusqu’à la Moulouïa marocaine. Notre recherche et notre enseignement universitaire à ce propos souffriraient-ils d’un strabisme cruel ? La réponse me fut donnée lors d’une conférence sur nos découvertes sur la Table de Jugurtha par un professeur d’université :

"Vous avez raison sur la Numidie" me dit-il, et d’enchaîner..."Mais je ne puis vous aider".

Cette confidence comprenait deux vérités : la première encourageante que la thèse d’André Berthier est incontestable, la seconde plus subtile qu’on ne s’attaque pas à un dogme. Je compris alors les lourds et permanents silences qui pesaient sur sa théorie et les oppositions sournoises qui entouraient nos travaux. La géographie historique n’est pas une science, elle serait pour certains une religion. La malédiction dont parle l’abbé Wartelle dans sa préface se serait-elle abattue sur cette discipline ? Il n’y a pourtant pas de déshonneur à rectifier une doctrine, si c’est pour faire avancer la science.

Un exemple à suivre.

Mais oublions ces critiques, laissons de côté ces querelles, pour nous attacher à suivre ces précieux auxiliaires de l’archéologie. Ils sont restés discrets : leur nom apparaît peu dans les ouvrages érudits ; ils sont allés sur tous les terrains dans des conditions parfois difficiles, surtout si on loge sous la tente ; ils connaissent le pays et beaucoup sa langue, ce qui est indispensable pour comprendre son histoire ; ils ont lu leurs classiques : ils avaient fait leurs humanités ; mais surtout ils avaient un bagage scientifique indiscutable : c’était des officiers-géographes, des géodésiens et des topographes de premier plan.

Ces officiers du Service Géographique des Armées avaient été réquisitionnés, dirons-nous aujourd’hui, par le Comité des Travaux Historiques et Scientifiques pour une mission précise : dresser en sus de leurs travaux de cartographie, un inventaire aussi précis que possible des richesses archéologiques de cette Afrique du Nord. Quel contraste ! Après les imprécisions, voici venus les opérations mathématiques, les levers rigoureux. Après les phrases sans campagnes archéologiques, les explorations sans phrases, et l’époque héroïque des découvertes historiques.

Le résultat final est connu, ce sont ces cartes d’état-major de Tunisie et d’Algérie. Ce sont ces cartes au 1/50.000e et au 1/100.000e sur lesquelles sont notées avec précision toutes les ruines anciennes dignes de ce nom. Ce sont ces rapports manuscrits, couverts de croquis à la plume et d’épigraphie, envoyés régulièrement aux autorités archéologiques. Ils alimenteront anonymement le Corpus, cette œuvre gigantesque et remarquable de Mommsen ou encore de Cagnat. De ces archives, de ses vestiges pourrait-on dire, une copie envoyée au Dépôt de la Guerre est retombée à l’Institut Géographique de France, son digne successeur. Soulevons le couvercle du carton où reposent depuis près d’un siècle les écrits de ces officiers-géographes, vous y trouverez la véritable "guerre de Jugurtha". Vous retrouverez la réponse à l’énigme du castellum de Jugurtha dans le rapport du capitaine de Vauvineux. Vous identifierez les éléments topographiques rapportés si précisément par Salluste sur les minutes du capitaine Désiré. Vous reconnaîtrez dans le répertoire de ces topographes, les bornes gromatiques des centurions-triangulateurs qui établissaient leur propre carte d’état-major. Ces officiers n’en sont-ils pas les dignes successeurs ! Mais le capitaine de Vauvineux a été négligé : son rapport inédit vient juste d’être publié [xxv] , le Capitaine Désiré oublié : ses travaux sur la Table viennent juste d’être cité [xxvi] , pillé le Capitaine Donau avant d’être finalement reconnu [xxvii] .

Où tout ne serait qu’affaire d’anachronisme !

Pourtant de Vauvineux rapporte la tradition orale concernant la Table de Jugurtha. Il décrit en termes identiques à ceux de Salluste cette "montagne rocheuse d’une hauteur immense, assez étendue pour porter un fortin". Le castellum de Salluste était déjà identifié en 1896 et le fleuve frontière Muluccha- Melleg connu des anciens. Et de là, placer Cirta au Kef il n’y avait qu’un pas à faire, puisque Constantine se situait bien au-delà de la frontière numide. Mais le ver était déjà dans le fruit.

En effet, par instructions spéciales, on demandait à ces officiers de reconnaître les cités et les voies romaines à partir de deux documents anciens : la Table de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin. Ces documents géographiques, outre qu’ils comportaient de graves erreurs, étaient surtout tardifs (IIIe et IVe siècle pour la Table, IIIe siècle pour l’Itinéraire). Il ne viendrait à l’esprit de personne, en matière de géographie politique, de confondre aujourd’hui les frontières de ces pays, issues de la colonisation, avec celles existantes quatre siècles avant l’arrivée des Français. A fortiori s’appuyer sur des documents si tardifs pour retrouver les frontières d’une confédération de tribus, mouvantes par excellence, quatre siècles plutôt, serait d’un anachronisme évident. Pourtant, c’est ce qui fut fait.

Pour ses recherches archéologiques, le Comité s’appuyait à cette époque, dans un soucis de simplification, sur une Afrique totalement romanisée et tardive. La carte de l’Afrique romaine annexée aux instructions, la Table de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin servant de référence souffraient déjà de cette simplification abusive et de ce métachronisme. "Cet anachronisme est la rançon de la cartographie historique dés que celle-ci se réfère à une période de trop longue durée" fait remarquer Salama. Que penser alors d’une période débordant de la conquête romaine ? On peut se demander, comme le souligne Berthier, si la confusion dans la dénomination de Sicca et Cirta Regia ne procèderait pas d’un tel anachronisme ?

Qu’au IIIe siècle Cirta soit à Constantine, personne n’en disconviendra. Mais de là à placer Cirta à Constantine et appeler Muthul l’oued Mellègue dans sa "carte pour servir à l’étude de la guerre de Jugurtha" comme le fit Stéphane Gsell [xxviii] , il y a, dirons-nous, déjà de la conclusion dans la démonstration. Par contre, Salluste est contemporain de ces événements, il connaissait le pays. Les faits rapportés et les descriptions des lieux évoqués le prouvent suffisamment. On ne peut pas toujours le soupçonner d’erreurs ou de confusions.

Il suffit simplement de monter aujourd’hui sur les remparts de la citadelle (byzantine) du Kef pour observer au loin" tranchant sur le reste de la plaine, cette montagne rocheuse d’une hauteur immense, assez étendue pour porter un fortin". Cette Table de Jugurtha, reconnue par les officiers-géographes et identifiée par notre équipe, détermine le fleuve frontière Melleg-Muluccha, confirmant ainsi la thèse d’André Berthier.

Vers une reconnaissance posthume

Une reconnaissance évidente a été exprimée par l’Institut pour les travaux d’André Berthier à Tiddis, mais bien tardive : son ouvrage a été publié quelques mois avant sa disparition. Reste que l’hypothèse provisoire de Stéphane Gsell sur une Numidie démesurée, étendue depuis les Syrtes jusqu’à la Moulouya marocaine, est la seule enseignée dans nos universités et continue d’abuser nos chercheurs. Le salut viendra, puisque justice il faudra, par une reconnaissance de sa thèse. Cette reconnaissance formelle viendra probablement un jour de Tunisie. Déjà une analyse remarquable du problème de la Muluccha et des travaux d’André Berthier vient d’être présentée dans une revue [xxix] francophone et arabophone de Tunis. Les recherches archéologiques timidement démarrées sur et autour de la Table de Jugurtha commencent à porter leurs fruits [xxx] . On évoque maintenant Salluste et la prise de la forteresse à propos de cette Table [xxxi] . Les officiers topographes ont montré la voie à suivre. Il faut prospecter pour apporter des nouveautés. La découverte récente dans la région de Thala d’une borne des Musulames [xxxii] apporte ainsi un éclairage nouveau sur les frontières de ces tribus numides liées à Jugurtha. La porte de leur propre histoire s’entrouvrirait-elle enfin devant ces chercheurs tunisiens ?

Mais quelle plus belle reconnaissance pour André Berthier que cette journée du 2 juin 2001 sur la Table de Jugurtha ! Une première reconstitution historique, devant les autorités et le corps diplomatique de ces événements mémorables, faite par la population locale dans les pures traditions du pays. Ce n’était pas du folklore.

C’était la représentation d’une tragédie antique qui se renouvelait pour la première fois sur le site même du drame. Les indigènes se réappropriaient enfin leur propre histoire.

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Published by Salluste - dans Histoire
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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 00:00

Mohamed Iguerbouchen

Il est né en 1907, à Aït-Ouchen (commune des Aghribs) dans la Grande Kabylie. Âgé de 17 ans, il suivit des cours de musique et, déjà, il se sentit imprégné de la noblesse de cet art. En 1923, il s'embarqua pour l'Angleterre. Comment ? tout simplement parce que les sons mélodieux qu'il improvisait sur sa flutte de "petit berger" avaient vibré dans le coeur d'un riche Écossais, qui possédait des domaines dans le Cherchellois, qui décida un jour d'embarquer avec lui ce jeune musicien plein de promesses. Et puis, les chants de ce jeune kabyle ne lui rappelaient-ils pas les "lochs" de sa patrie ?
Reçu avec beaucoup de plaisir dans la famille de son protecteur, le petit Iguerbouchen fut ébloui par ce cadre grandiose et merveilleux. Ceci doubla son courage et il se promit de faire honneur à sa "Kabylie". C'est avec le professeur Livingson, de la Royal Academy of Music, qu'il apprit la théorie musicale et aborda les études de l'harmonie.
De l'Angleterre à l'Autriche A son intelligence développé et à son travail des plus assidus vint s'ajouter la "chance". En effet, M. Fraser Ross, qui possédait des terres de chasse en Autriche, l'emmena à Vienne, où il continua ses études d'harmonie et de contrepoint avec le professeur Alfred Grunfeld. Nul ne pouvait plus douter de ses talents puisque, en 1925, alors qu'il n'avait que 18 ans, le jeune Mohamed donna un concert à Bregenz, sur le lac de Constance, où il exécuta ses magnifiques oeuvres parmi lesquelles deux rapsodies mauresques sur des thèmes spécifiquement algériens, qui furent très appréciées. Après trois années d'études, M. Iguerbouchen, nanti de plusieurs diplômes, revint revoir ses parents à Alger. Il ne devait pas y séjourner longtemps. Ses talents avaient été appréciés un peu partout à travers le monde, et en particulier d'une firme importante de films en coproduction qui le chargea de composer une partition musicale pour un film intitulé "Aziza". Cela devait être pour lui le début d'une ascension vertigineuse dans le domaine des films.
Aux merveilleuses symphonies succède la musique de films De 1930 à 1934, M. Iguerbouchen se consacra à la composition d'oeuvres symphoniques. Il dut bientôt y renoncer pour composer la musique d'un court métrage sur la casbah, intitulé "Dzaïr". Ce film ne manqua pas d'attirer l'attention de certains producteurs. M. Duvivier lui demanda son concours musical pour réaliser le célèbre film "Pépé le Moko". En 1934, après avoir subi un examen, M. Iguerbouchen fut admis à la Société des auteurs et compositeurs de musique comme auteur et compositeur et, dans la même année, comme membre de la Société des auteurs dramatiques. N'est-ce pas là un succès digne d'être cité ? Après la musique de "Pépé le Moko", il écrivit, en 1937 la partition sur le film en couleur "Terre idéale" sur la Tunisie.
Le faux russe Igor BOUCHEN L'année suivante, en 1938, M. Iguerbouchen découvrit à Paris un chanteur qui devait faire parler de lui : Salim Halali, bien connu aujourd'hui dans le monde musical arabe. Après l'avoir formé, il lui fit enregistrer un cinquantaine de chansons dont la popularité fut sans limites. Une vingtaine d'autres, mais celle-ci kabyles, devaient allonger son répertoire. Dans le courant de cette même année, M. André Sarrouy réalisa le célèbre film "Kaddour à Paris". Cette fois-ci encore, M. Iguerbouchen en composa la musique dont le succès devait surpasser les autres œuvres, à tel point qu'il attira... les anglais. En effet, à cette époque, la Metro-Goldwin devait l'inviter à Londres pour la première diffusion du film "Casbah", version américaine de "Pépé le Moko". Cette fois-ci encore, le succès fut incontestable. La BBC l'invita à diriger une de ses oeuvres symphoniques. Il présenta la "3e Rapsodie mauresque" pour grand orchestre symphonique. Cette interprétation déchaîna le public anglais qui ne croyait plus à un musicien kabyle, mais à un "russe". C'est alors que M. Mohamed Iguerbouchen devint M. "Igor Bouchen".
On l'apprécie, aux 4 coins du monde Chargé de la direction musicale de Paris Mondial, au début de 1940, M. Iguerbouchen devait ensuite composer une vingtaine de court-métrage pour la firme Jean Mercier : "Eaux vives", "Glaciers", "Le plus bel homme du monde", etc... et les film de Georges Letourneur de Marçay : "Doigt de Lumière", "L'Empire au service de la France", "Les Hommes bleus", etc. Comme les jours succèdent aux jours, les chansons succèdent aux symphonies, les films aux symphonies et les mélodies aux films. C'est ainsi que notre compatriote devait composer, au début de 1945, une centaine de mélodies d'après les poèmes des "Milles et Une Nuits", de Rabindranath Tagore. Dès la Libération, M. Iguerbouchen reprit ses activités musicales, malgré les innombrables difficultés créées par les événements. Il écrivit la musique du film populaire "Fort de la Solitude", ainsi que "Ecole foraine", de Gina Manès, et "Renégate", de Jacques Severac. Au cours de cette même année, il fut nommé sociétaire définif de la Société des auteurs et compositeur de musique. Il fut chargé par M. François Mitterrand, alors ministre de l'information, de créer la chaîne kabyle.
Mélodies et symphonies populaires L'infatigable M. Iguerbouchen ne se donna aucun répit. A la dernière note de la composition de son dernier film, il reprit le vaste champ des symphonies. Il composa alors "Kabyliya", symphonie pour orchestre symphonique, "Saraswati", poème symphonique ; "Danse devant la mort", ballet, et deux rapsodies kabyle pour grand orchestre. Une quarantaine d'émissions littéraires originale d'une durée de trente minutes intitulées "Chants d'amour de l'Islam", furent diffusées sur la chaîne Paris-Inter, ainsi qu'une quarantaine d'autres, sous le titre de "Cabarets d'orient".
Un ballet pour le roi du Maroc Le travail assidu et organisé de notre musicien kabyle ne laisse indifférent M. Si Kaddour Benghabrit, ministre plénipotentiaire, qui le sollicita à composer la musique d'un ballet. Celui-ci, intitulé "Ferrier Orientaler", fut réalisé à la télévision de Paris. Max de Rieux et Iguerbouchen, pour la musique, réalisèrent une autre oeuvre intitulée "La mort d'Abou Nouas et de Salama, son épouse". Après la composition d'une cinquantaine de chansons kabyles pour son élève Farid Ali, il réalisa un poème symphonique pour grand orchestre. Quatre-vingts musiciens interprétèrent ce poème intitulé "Minuit à Grenoble", qui fut dédié au Roi du Maroc. En 1953, ce fut la création du concerto pour piano et grand orchestre symphonique "la Rapsodie algérienne", qui remporta un grand succès.
Un film réalisé au coeur d'Alger Harcelé par les innombrables demandes de participation, M. Iguerbouchen dut en repousser une énorme partie et opta pour le grand film "Maria Pilar", réalisé par Pierre Cardinal et qui est devenu "Au coeur de la Casbah". Venue spécialement de Paris pour la présentation de ce film, dont la vedette fut Viviane Romance, M. Iguerbouchen écrivit ensuite la partition de plusieurs pièces de Théâtre franco-musulman diffusées par la RTF avec le concours de Jacques Bertheaux, de la Comédie-Française. En 1955, six rapsodies kabyles pour orchestre symphonique furent écrites à Alger, ainsi qu'une vingtaine de scénarios pour la télévision : "Sadok le marchand de tapis", "Djouder le pêcheur", "La Sultane de l'amour", etc.
Un glorieux retour à Alger Bien que sollicité par les firmes internationales, dont la MGM, M. Iguerbouchen, envahi par l'amour de son pays, a préféré se joindre à ses compatriotes afin de leur imprégner l'art qu'il avait conquis à travers le monde musical. C'est ainsi, qu'en 1956 il débuta comme chef d'orchestre aux ELAK (émission de langues arabe et kabyle) ; 165 oeuvres modernes réalisées à la fin de l'année composèrent une synthèse entre la musique orientale et occidentale : mambos, valses, marches, boléros, etc. Succédèrent en suite des mélodies pour la célèbre chanteuse Souleiha, ainsi que des oeuvres orchestrales telles que "Rapsodie concertante", "Fantaisie algérienne", "Concerto pour alto et orchestre", des trios, quatuors pour flûte, luth, quanoun, derbouka... Énumérer les multiples émissions et le nombre toujours croissant des chansons de notre compatriote se résumerait à rédiger une série illimitée de titres. Toutefois, quelques-uns retiennent notre attention puisque le public algérois et même algérien ne les ignore certainement pas : "Les Mille et un aspect de la musique de l'Inde", "Musique et chant populaire à travers le monde" , "Découverte du Sahara", "L'Appel du Sud", "Aventure à Grenade", opérette de Iguerbouchen et Stambouli, poème de Saïd Hayef, Mohamed Réda, "La Chanson du bonheur", "Les Trésors de la musique", "La Pomme d'Adam" et "Mahakma en délire", de Saïd Hayef, etc, etc.

Un amis d'Albert Camus Membre du comité d'honneur de l'Association des journalistes, écrivains et artistes de France et d'Outre-mer, M. Mohamed Iguerbouchen a été formé dans le domaine littéraire, par Albert Camus qui fut, de 1930 à 1934, son intime ami, ensuite par Guillot de Saix, à Paris, et élève du professeur Destaing de l'école de Langues orientales de Paris, de 1939 à 1942 pour les langues berbères : chleuh, chaouia, tamacheq. A ceci s'ajoute un parler très correcte et très normal de l'anglais, l'allemand, l'espagnole et l'arabe. Tout ceci contribue à orner les nombreux prix de musique, dont un premier prix à Vienne.

Après avoir parcouru les multiples étapes de la vie de ce grand artiste qui est Mohamed Iguerbouchen, ce rare et peut-être le seul compositeur musulman ayant une formation musicale classique qui lui permet avec la même aisance de traiter toutes sortes de thèmes d'inspiration occidentale ou spécifiquement folkloriques

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Published by hardeur - dans Culture
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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 00:00

MOHYA GÉANT DE LA CULTURE AMAZIGHE Muhend U Yahia (Mohia) nous quitte l' Expression 09 décembre 2004 La culture amazighe et la culture kabyle viennent de perdre un homme immense. Mardi dernier, dans une clinique parisienne, s’est éteint, à la suite d’une longue maladie, Mohya Abdallah, plus connu sous le nom de Muhend U Yahia. Poète et dramaturge de talent, Mohya a traduit des oeuvres théâtrales universitaires et les a introduites dans la société kabyle. Plus de quarante de ses pièces sont désormais, dans leur traduction, du domaine amazigh. Grâce à Mohya, un nouveau mouvement théâtral en kabyle a vu le jour au début des années 1980. Plusieurs troupes ont repris les adaptations de Mohya et les ont mises en scène et interprétées. La majeure partie des pièces traduites par Mohya ou adaptées par lui ont été présentées lors de festivals de théâtre amazigh, organisés en Kabylie. Beaucoup d’oeuvres de Mohya ne sont pas connues. Seules quelques oeuvres éditées sous forme de livres et/ou de cassettes audio et vidéo sont connues du public. Mohya a traduit en kabyle des oeuvres de poètes, comme celles de l’opposant turc, Nazim Hikmet, ou encore Boris Vian. Il a de même composé et écrit des poèmes, dont le plus célèbre Ah ! Ya ddin qessam !, en hommage aux détenus du Printemps berbère d’avril 1980. Après des études au lycée de Tizi Ouzou en 1967, Mohya entame des études universitaires en mathématiques à Paris dans les années 70. C’est là qu’il côtoie l’académie berbère. Puis il rejoint le «groupe d’études berbères» de l’université de Vincennes où il était l’une des chevilles ouvrières des publications éditées par le groupe, comme le bulletin d’études berbères et la revue Tisuraf. Un hommage lui a été rendu, hier, à la clinique Jeanne Garnier de Paris. Sa mise en terre et prévue en Kabylie. Le porte-parole du MAK, Ferhat M’henni, un homme engagé est un chanteur aux mots d’airain qui traversent les murs de plomb, a rendu public un communiqué dans lequel il rend un vibrant hommage à l’immense homme que fut Muhand U Yahia. Ferhat s’est écrié si justement à propos de Mohya: «...Il continuera de nous éclairer par les multiples lumières dont il avait tissé les mots de ses poèmes, le sens de ses phrases et le lyrisme de ses pièces de théâtre... Il était un géant, il est désormais un soleil...!» Ferhat souligne «la modestie légendaire et la réserve naturelle qui fleuraient bon l’intelligence de l’immense homme de culture...», le monde amazigh en général et la Kabylie en particulier sauront toujours honorer la mémoire de l’homme et la richesse monumentale de son oeuvre immortelle. «Le MAK appelle la population à se déplacer en masse pour rendre à Mohya un vibrant hommage en l’accompagnant à sa dernière demeure...» Il semble que les mots soient pauvres pour décrire l’immense peine de ceux-là qui, grâce à la veuve de Muhand U Yahia, ont pu s’approprier la culture universelle. Homme juste, sage et effacé, Mohya devient l’une des étoiles qui pareront le ciel de la culture amazighe. A. SAÏD Le géant malgré lui par Mohamed BOUKETOUCHE L'Expression: le 13 décembre 2004 - Page : 21 http://www.lexpressiondz.com/T20041213/ZA5-14.htm En Muhend U Yehya, la culture algérienne d'expression berbère perd non seulement l'un des hommes qui a le plus contribué à son développement mais aussi un auteur de génie, un artiste hors-pair. Muhend U Yehya, de son vrai nom Mohya Abdellah, mathématicien de formation, a consacré sa vie au service de l'art et de la culture. Quoique loin de son pays, il a gardé des liens étroits avec la mère-patrie pareils au cordon ombilical. Sa parfaite maîtrise de la langue et sa culture universelle lui ont permis de décrire avec pathétisme la douleur de l'exil et, avec douceur, les scènes pittoresques de la vie kabyle. Mohya était (sommes-nous toujours condamnés a parler de nos hommes les plus valeureux à l'imparfait?) un révolté contre l'ordre établi, contre l'injustice des êtres et des choses. Tel un Kateb Yacine qui écrirait en kabyle, sa verve poétique lui fera composer des vers où il tourne en ridicule les intégrismes, l'ineptie et l'arbitraire. En satires ou en pamphlets, il se moque du sérieux des bien-pensants, de la richesse mal acquise et du pouvoir assis sur la force. Ses sources littéraires montrent bien de quel bois il se chauffe. Car, et c'est là l'un de ses mérites, Mohya n'hésite pas à s'abreuver dans la culture des autres peuples pour la rendre accessible à ses concitoyens. Boris Vian, Jacques Prévert, sont parmi ses poètes favoris. Mais ces emprunts ne ternissent nullement l'éclat de son génie propre. On ne peut que s'émerveiller en écoutant ses textes chantés par nos plus grands chanteurs : Ferhat, ldir. Ali Idefl.awen, Slimane Chabi, Takfarinas, Malika Doumrane... D'Amzirti à Berrouaghia, ils rallument la fibre militante, ces chants de révolte d'un peuple qui refuse de se soumettre, d'une identité qui refuse de s'aliéner, d'une langue qui refuse de mourir. Et si Muhend U Yehya nous a fait frissonner par ses textes poétiques, il nous a fait mourir de rire par ses pièces théâtrales. Inspirées du terroir, adaptées d'ailleurs ou imaginées par lui, ses œuvres bouillonnantes de vie et d'énergie sont le miroir fascinant où nous sommes forcés de regarder pour voir nos vices et nos faiblesses. De même que ses poésies ont bercé notre jeunesse pleine d'espérance, ses personnages continueront à nous enchanter longtemps encore malgré l'amertume et la désillusion. Saïd Bu Tlufa et les lutins de Yakourène. Mohand U Chabane et son ressuscité, Djeddi Yebrahim ou encore Sinistri, désormais orphelins, continueront à vivre de la vie magique de l'art immortel. Autant Mohya emploie sa poésie à dénoncer l'arbitraire des gouvernants, autant il emploie son théâtre pour décrier les défauts des gouvernés. Mais au-delà de la société kabyle qu'il décrit, il nous fait découvrir d'autres cultures, parfois très éloignées de nous dans l'espace et dans le temps. Si La Jarre ou Le Médecin malgré lui peuvent facilement s'adapter chez nous à cause de la proximité géographique et du fonds méditerranéen commun, qui croirait que derrière Mohand U Chabane se cache un drame chinois? Et le mérite du poète est non seulement d'avoir adapté le drame en kabyle mais de le faire sentir en kabyle. Lu Xun narrait une histoire de la Chine médiévale, Mohya la transpose dans l'Algérie indépendante. Peut-on encore soupçonner sous la peau du même Mohand U Chabane un personnage voltairien, Memnon? On brûle d'enthousiasme en écoutant les textes de Muhend U Yehya ou en voyant ses pièces mais il faudrait avoir lu les oeuvres qui les ont inspirés pour pouvoir apprécier le degré de son génie et l'importance de son effort, car le génie sans effort est un feu de paille. Avec lui, Prévert ou Beckett ne parlent pas seulement berbère, mais ils parlent en Berbères. Créer En attendant Godot en kabyle! Y a-t-il un secret derrière une telle prouesse ? Oui, certainement, Car en plus de son talent, Mohya aimait son travail et s'y donnait à fond. Derrière son travail, il ne cherchait ni gloire ni fortune. Lui qui maudissait quiconque commercialiserait ses cassettes et qui travaillait loin des feux de la rampe, avait été d'un apport incommensurable à notre culture et à notre langue. Car une langue a autant besoin de défenseurs que de producteurs, et si les premiers sont légion, les seconds sont rares. Le hasard (ou plutôt les vicissitudes d'une amère destinée collective) a voulu qu'il vive et qu'il meurt, comme beaucoup de nos grands hommes, loin des siens et de la terre qui l'a vu naître. Nous laissant plus orphelins encore, il s'en va rejoindre les Azem et les Matoub, les Mammeri et les Haroun, et tant d'autres. et je rougis déjà de la réponse qu'il leur donnera quand ils voudront savoir si le flambeau est toujours allumé. Cependant, avec son humour mordant, il ne pourra s'empêcher de leur lancer: Mazal l'xir ar zdat! Edition du 23 février 2005 > Idees-debat http://www.elwatan.com/2005-02-23/2005-02-23-14099 Évocation : Mohia, « L’œuvre qui a mangé l’auteur » D’abord nous sommes restés cois en nous demandant comment parler de quelqu’un qui n’a jamais parlé de lui, si ce n’est par son gigantesque travail théâtral et poétique, lui qui a toujours mis en avant la création pour promouvoir la revendication linguistique kabyle. Même de son vivant nous nous sommes souvent posé cette question : « Et si Mohia avait raison ? ». Quoiqu’attendue depuis de longs mois, la terrible nouvelle a coupé le souffle à ses rares amis et ses dizaines de milliers d’admirateurs qui sont tous un peu morts cette journée de décembre 2004. On les a vus à la maison de la culture Mouloud Mammeri, se recueillant devant sa dépouille, et à ses funérailles, les tempes grisonnantes, le visage buriné, le regard éprouvé, le ventre bedonnant, ils sont venus remercier l’auteur qui a su chanter les angoisses et les aspirations de leur jeunesse : ils savent qu’ils lui sont tous redevables de quelque chose. C’est, en effet, l’idole incontestée, la référence des jeunes contestataires kabyles, étudiants ou pas, d’avant et après-avril 1980, donc de beaucoup de citoyens aujourd’hui âgés de 35 à 45 ans, la génération des victimes de l’école fondamentale, mais aussi de milliers de cadres en fonction. Ils se sont, toutes ces années, accrochés à son œuvre comme on s’accroche à une bouée de sauvetage : ils ont pu, ainsi, contrarier l’irrationnalisme ambiant. C’est en grande partie grâce à la sagacité et à l’ironie dites et répétées dans ses splendides poèmes et à ses inégalés monologues qu’ils n’ont pas basculé dans les moyens de lutte violents. Ses K7 rappelaient à longueur de bande magnétique, sur les tables de chevet ou dans les salles de café, que la victoire était possible autrement. Il ne faisait pas rire à la manière d’un humoriste ordinaire, il faisait plutôt grincer les dents et serrer les poings pour ne pas désespérer de lendemains meilleurs. En 1978, son génie explosa après des années de travail et de longues études. A l’heure de la pensée et des médias uniques, ses K7 commençaient à être dupliquées à des milliers d’exemplaires, à partir d’une ordinaire bande enregistrée dans un banal magnétophone, en exil. Comme illustration sonore de ses œuvres, pour fuir toute polémique sur la paternité des créations musicales kabyles, il a surtout utilisé soit idhebbalen, soit des chants kurdes, avec la permission des Kurdes côtoyés en exil : ces chants au demeurant sont assez proches des chants kabyles. Contrairement à ce qui s’écrit ou se dit çà et là, Muhend Uyehya est le nom sous lequel il signait ses œuvres. Son vrai nom est Mohia, son prénom Abdellah. Il est né au milieu du siècle au village Ath Rbah, Iboudraren. Il a vécu, enfant, la guerre de Libération nationale. Les enfants de la guerre n’en sortent jamais psychologiquement indemnes : ils vieillissent très vite et portent dans le regard cette nostalgie d’une enfance quelque part ratée, amputée d’insouciances inconnues. La guerre de Libération et l’indépendance, si durement acquise, dans une frénésie de généreuse et inconsciente destructuration sociale ont chamboulé le milieu dans lequel était immergée cette génération d’adolescents. En 1969, il est à l’université d’Alger Pour Abdellah, s’ensuit une série d’exils, donc de déchirements successifs. D’Ibudraren, il se retrouve à Azazga, puis à Tizi Ouzou au lycée Amirouche. Sous des allures désinvoltes, c’ était un élève brillant, mais très éclectique dans ses relations et ses lectures, il portait déjà ce regard critique, caustique sur les choses de la vie, que l’on retrouvera plus tard dans ses œuvres. Ses habitudes frugales, quasi ascétiques, détonnaient parmi les lycéens plus ou moins zazous et yéyé de la fin des années 1960. Outre ses excellences en sciences dures, sa timidité, sa douceur et sa réserve naturelles font obtenir à Abdellah le prix du « meilleur camarade du lycée ». Pendant au moins trois ans, il participe aux cours de Mouloud Mammeri, dont il est un élève très assidu et, Dieu Sait qu’ils étaient loin d’être nombreux autour du maître. Il l’aidait également dans des travaux de recherche, de collecte et de mise en page lors de longues séances de travail au CRAPE. C’est à cette époque qu’il commence timidement, presque à contrecœur, à réciter ses merveilleux et incisifs poèmes. Nous nous souvenons de mémoire : Numember yewwi-d axbir, yebrez abrid amellal, i t-igerrzen d irgazen, wadak ireznen awal ! Ayen righ maççi d awal mi t-tennid yeddem-itwadu. Ayen righ maççi d uffal… Et bien d’autres qu’il livrait à doses homéopathiques à un entourage restreint mais connaisseur : « Isefra à ceux qui les méritent ». Mais ils faisaient exception, la règle générale était l’hostilité envers toute poésie atypique tant dans le fond que dans la forme. Une politique culturelle niveleuse ne tolérait aucune aspérité, surtout si cette aspérité s’exprimait dans une langue autre, et a fortiori la langue kabyle. En 1972, et le 4 décembre, un mercredi eut lieu un festival universitaire de la poésie sur le thème « Poésie et révolution. » Le doyen de la faculté des lettres n’a épargné aucun obstacle pour refuser à Mohia et ses compagnons de participer à ce festival. L’argument massue avancé par ce doyen directement sorti de l’espace mental médiéval était le suivant : « Votre langue n’est qu’un dialecte ! » Il refusa que le 1er Novembre soit dit en kabyle ! En 1973, Muhend Uyehya quitta l’université d’Alger et l’Algérie qu’il ne revit qu’en 1993, en pleine décennie rouge. Décennie que Mohia voyait venir et ne cessait de tirer la sonnette d’alarme dans ses œuvres. Les frères izerman. A cette époque, en parlant de Mohia, regrettant son long exil, quelqu’un disait de lui : « Tamurt mezziet, abrid yedyeq, argaz meqqer, dunnit tewsaâ. » Traduisons-le ainsi : « Le pays est petit, la voie étroite, le gars est grand, le monde est vaste. » Son exil était inévitable, en réalité, c’était une question de survie pour lui. C’est pendant cette période de 20 ans, dans la solitude et souvent dans la douleur, qu’il réalisa l’essentiel de son œuvre, d’abord autour de la revue Tisuraf : un véritable collier de pièces de théâtre, de poèmes, créés ou adaptés à partir d’auteurs illustres mais parfois aussi... d’illustres inconnus. Nous entamerons pêle-mêle, à la Prévert, cette liste d’auteurs qu’il a traduits en kabyle : Brecht, Pirandello, Prévert, Molière, Becket, Mrozek, Brassens, Félix Leclerc, Philippe Soupault, Boris Vian, de Beranger, J. B. Clément, G. Conte, Jouang Tse, W. Blake, P. Seghers, Racine, J. Brel, E. Potier, G. Servat, J. Ferrat, Platon, Jules Boscat ( ?), Tristan Corbière, Lu-Xun, Francis Quimcampoix ( ?), etc. Mohia s’est souvent contenté de nous livrer des extraits des œuvres de cette multitude d’auteurs, exceptées les œuvres théâtrales qu’il nous a léguées dans le texte intégral. Il a démontré avec talent que la langue kabyle a accédé à l’universel. Tous ces auteurs, et certainement bien d’autres encore, ont été traduits, adaptés, malaxés par Mohia pour qu’ils soient à la portée de n’importe quelle oreille kabyle, sans dénaturer une once de leur œuvre. Mohia, en plus de la fibre poétique, maîtrisait, plus que tout autre, la langue française et la langue kabyle. Il en connaissait les moindres méandres. Au fil des ans, les conditions de l’exil aidant, la solitude, son travail acharné pour la langue kabyle ont eu raison de sa santé. Comme on dit : « L’œuvre qui a mangé l’auteur. » Pendant près de 30 ans, une bien maigre partie de l’Algérie le portait aux nues, alors que l’immense partie ignorait jusqu’à son existence, même en Kabylie ! A la décharge de l’Algérie et pour soulager les consciences, nous rappellerons qu’il existe beaucoup de pays qui n’ont jamais mérité leurs artistes. « Eyya, terbeh, Win yebghan ad iru, ad iru f qerru-s ! » Amer Mezdad Le défenseur des langues populaires : « Nous ne sommes pas sortis de l’auberge » Dicton populaire http://www.elwatan.com/2004-12-16/2004-12-16-9944 Auteur prolifique, militant déterminé, humaniste à une culture immense, Mohand Ouyahia (de son vrai nom Abdellah Mohia ) est méconnu du public algérien. Même son auditoire naturel, le public kabyle dans son écrasante majorité, ne le connaît pas. Sa perception des choses de la vie a fait qu’il évitait les journalistes. Avant sa disparition, le 7 décembre dernier, dans un hôpital parisien, il n’avait accordé qu’un seul entretien à la revue clandestine Tafsut (le printemps) et ce, au milieu des années 1980. Après son décès, les titres de la presse nationale n’ont pu publier qu’une seule photo de lui, et de profil. Rares sont les jeunes générations de journalistes qui l’ont connu. Aussi, écrire sur Mohand Ouyahia n’apparaît pas comme une simple besogne. L’essentiel des sources écrites est conséquemment limité au site Internet de l’association Tamazgha établie en France qui a reprodui, avant même la mort de Mohand Ouyahia in extenso, l’interview parue dans Tafsut en 1985. Pour n’avoir pas connu une consécration populaire, c’étaient plutôt des étudiants, des cadres, des universitaires, des hommes de culture, des militants associatifs et politiques qui, dans leur majorité, ont tenu à rendre hommage à cet enfant du village d’Aït Arbah (Iboudrarene, Tizi Ouzou), lors de l’exposition de la dépouille à la maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, lundi dernier. Mohand Ouyahia avait 54 ans. Ceux qui l’ont connu le plus étaient, entre autres, les jeunes qui avaient 20 ans dans les années 1980, qui s’échangeaient ses cassettes audio, utilisées comme support médiatique pour la diffusion de ses monologues. Les auditeurs adoraient son extraordinaire talent de conteur et appréciaient intensément l’originalité de ce créateur hors pair ; des textes incisifs et simples mettant en scène des situations loufoques, transformant en absurdité l’autoritarisme, l’ostracisme et le nihilisme, catalogués dans le registre des bêtises humaines. Ses produits étaient de merveilleux moments de bonheur pour un public sevré de liberté d’expression, écrasé par l’oppression d’un régime militariste. Il tournait en dérision et ridiculisait l’ordre établi, désacralisant le fait politique. La dérision, l’ultime arme contre l’oppression Bien que discret et modeste de son vivant, Mohand Ouyahia n’est pas mort dans l’anonymat. Bien au contraire, de plus en plus, des personnes découvrent sa grandeur. Ceux qui l’ont connu témoignent. L’un des plus grands poètes algériens, Lounis Aït Menguellet, déclare : « Je l’ai connu en 1974 en France. Il était militant dans l’Académie berbère. Sa disparition aujourd’hui est une immense perte pour la culture algérienne, notamment kabyle. En fait, beaucoup ne connaissent pas ses créations et ses talents et de ce fait ignorent ce qu’il aurait pu donner à notre culture, car il était encore jeune. » A 30 ans, il était déjà un immense créateur. Certains de ses poèmes ont été repris par Idir et Ferhat Imazighen Imoula, notamment Tahia Briziden et Ah ya din kessam. Mais, Mohand Ouyahia était surtout connu pour ses adaptations de pièces de théâtre, tirées des œuvres des monuments universels de la littérature, tels l’Allemand Bertolt Brecht, le Français Molière, l’Anglais Samuel Becket, le Chinois Lou Sin, etc. Bien que diplômé en mathématiques, Mohand Ouyahia s’est découvert une âme littéraire, une sensibilité artistique. Dans la revue Tafsut il raconte son parcours : « J’ai connu deux périodes assez distinctes : la première s’étendait de 1974 jusqu’à 1980, et la seconde de 1982 jusqu’à aujourd’hui (1985, ndlr). Une vision simpliste semble dominer la première période. Selon cette vision, ce serait dans les agressions en provenance de l’extérieur que se situerait l’origine de tous nos maux ; les totalitarismes d’aujourd’hui ne faisant ainsi que remplacer le colonialisme d’hier. D’où, il découle que je me faisais peut-être une trop haute idée des petites gens de chez nous, en qui je voyais les victimes innocentes de l’appétit des grands de ce monde (...). Je me rendais bien compte qu’au moment où leurs propres intérêts sont touchés, ceux-ci se comportent bel et bien comme ceux-là ». Dans ce sens, Mohand Ouyahia développe une perception similaire à celle des plus grands auteurs africains, tels que Kateb Yacine, le Kényan James Ngugi ou le Nigérian Wole Soyinka, dans les œuvres desquels on retrouve trois repères : lutte pour la libération, dénonciation des régimes post-indépendance et critique de sa propre société. Dans la deuxième partie de sa carrière, Mohand Ouyahia explique : « C’est nous-mêmes surtout qui sommes responsables de nos déboires. Et, j’essaies partant de là, de lever le voile sur nos faiblesses, tout au moins les plus criantes, car si nous ne les localisons pas, comment pourrions-nous un jour les surmonter. » La reconnaissance d’Aït Menguellet Selon Lounis Aït Menguellet, Mohand Ouyahia disait sans calcul tout ce qu’il pensait et ne faisait pas de concessions. Il avait une aversion pour les gens qui instrumentalisent la question amazighe. Lui, il travaillait beaucoup, essayait d’apporter des choses tout en restant dans l’ombre. Ainsi, ceux qu’il appelait « les brobros » (berbéristes de façade) disaient qu’il était un solitaire, un marginal. Certains avouent ne pas saisir ses pensées et ses visions, lorsqu’il dit : « Nous sortons à peine du moyen Age, par conséquent, notre culture traditionnelle est, à bien des égards, encore une culture moyenâgeuse, donc inopérante dans le monde d’aujourd’hui. Et, d’aucuns veulent encore nous ramener au temps de Massinissa. » Ainsi, explique-t-il les raisons des adaptations des auteurs contemporains, en relevant : « La chose au demeurant ne peut que nous aider à faire l’économie de certaines erreurs, quand il se trouve que celles-ci ont déjà été commises par ces autres hommes. Cela revient assurément aussi à compléter, sinon à remplacer nos vieilles références culturelles par d’autres références moins désuètes ». A ce propos, le poète Ben Mohamed, dans un témoignage publié lundi par le quotidien Liberté, écrit : « (...) C’est ce Mohia qui refusait de réduire la berbérité à la seule exhibition du signe Z de amazigh ou du seul salut par azul. Pour lui, la berbérité est un art de vivre selon un certain nombre de valeurs. Comme il faisait une lucide distinction entre valeurs et traditions, entre militantisme et manipulation, il réagissait de manière parfois violente contre toute forme de suivisme irrefléchi. Ce qui déroutait beaucoup de nos militants berbéristes exaltés. En fait, toute la vie et l’œuvre de Mohia ont consisté à démystifier et démythifier. » Evoquant les adaptations magistralement réussies de Mohand Ouyahia, Ben Mohamed écrit encore : « Le génie de Mohia est de nous amener à oublier que ses œuvres sont des adaptations. Sous sa plume, elles passent allègrement pour des œuvres kabyles authentiques. Parfois, on se laisse aller jusqu’à croire que leurs auteurs nous ont spoliés de nos œuvres. » Sur le plan linguistique, Mohand Ouyahia partage le même point de vue que Kateb Yacine. Un défendeur acharné de la tradition Un défenseur acharné et un chantre du développement d’une tradition littéraire en langues populaires ; tamazight et l’arabe algérien. La marginalisation de la culture populaire l’avait interpellée mais, pour lui, il fallait renouveler les expériences et procéder par étape. Les textes de Mohand Ouyahia étaient écrits en kabyle ; c’était pour lui un acte militant et une nécessité sociologique : « Dans l’Algérie d’aujourd’hui, on constate premièrement qu’en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire, la sensibilité de la langue maternelle est peut-être plus vive qu’elle ne l’a jamais été. Deuxièmement, pour la majorité des Algériens, la langue maternelle est toujours, quoi qu’on dise, la langue la mieux maîtrisée. » Cette hauteur de vue sur le fait sociolinguistique de l’Algérie illustre, si besoin est , la perspicacité de son auteur, les projections dans l’avenir, mais aussi l’inébranlable attachement à la culture populaire, dont les langues vernaculaires sont le socle. « Si on veut être compris de la majorité, on ne peut que s’exprimer dans nos langues vernaculaires, c’est-à-dire le berbère et l’arabe populaire. » Pour lui, une vie culturelle féconde et digne « dépend en premier lieu des efforts que fournit chacun d’entre nous pour se réapproprier sa langue maternelle ». Mais il relèvera, avec une certaine amertume, grisé par ses innombrables expériences que « l’avenir ne dépend pas de ce que fait un individu en particulier mais bien de la conjugaison des efforts de tous. Or, il faut bien dire que ces efforts, aujourd’hui, sont pour le moins trop inégaux. Ce qui fait que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge ». Ces propos qui étaient tenus en 1985 sont toujours d’actualité. Ceux parmi ses amis qui le rencontraient ces dernières années rapportent qu’il était profondément déçu par des ingratitudes exprimées par ceux-là même, avec qui il partageait l’histoire et l’avenir, croyait-il. Ceux qui l’ont bien connu partagent le même avis sur lui ; quand certains se sont enrichis de tamazight en privilégiant l’accessoire, lui l’a enrichie en allant à l’essentiel. Mohand Ouyahia était rongé par des déceptions incalculables et emporté par une maladie incurable. Dernièrement, il travaillait sur une œuvre de Platon. Une voie vers le savoir, utile pour les jeunes , disait-il. Mohand Ouyahia est mort la même année où une partie de son œuvre est entrée dans un manuel scolaire de son pays. Les élèves liront ses contes. Amachahu commence. Mohand Ouyahia est dans le ciel, dans la postérité. Parcours C’est au début des années 1970 que Mohia étudiant découvre Mouloud Mammeri et ses recherches sur la langue berbère. Une fois à Paris pour poursuivre ses études de mathématiques, il rejoint l’Académie berbère fondée par feu Bessaoud Mohand Arab, où il se lance réellement dans le combat identitaire. A la même époque, il entame vraiment sa carrière de dramaturge, par des traductions de pièces de théatre. La génération de militants berbères de l’époque découvre alors le talent de Mohia. Il ne se limite pas au théatre et traduit des poèmes de Boris Vian, de Nazim Hikmet et autres. Il écrit aussi des chansons devenues de véritables hymnes à la démocratie et aux libertés. Mais en dehors des chansons chantées par Ferhat, Ideflawen, Malika Domrane et quelques pièces de théatre jouées par des troupes généralement amateurs, ses œuvres restent inconnues du grand public. Quelques-unes ayant fait l’objet d’enregistrement audio ou vidéo étaient distribuées sous le manteau en Kabylie par des émigrés qui les ont ramenés de France. Toute sa vie, Mohia est resté modeste, simple, mais son génie était immense. De toutes les pièces écrites ou traduites, une quarantaine, on peut citer : Si Pertuff, traduction de la pièce Tartuffe de Molière, Muhend Ucaban adaptation de Le ressuscité de Lu Sin ou alors Am win Yettrajun Rebbi tarduction de la pièce de Bekett En attendant Godot. Durant plus de trente ans, Mohia n’a eu besoin ni de télé ni de radio pour se faire connaître. Son génie était suffisant. Il serait peut-être utile aujourd’hui que son œuvre ne reste pas méconnu et que ceux qui en ont la capacité ou les moyens mettent à la disposition du public les chefs-d’œuvre de Mohia. Saïd Gada Mohand Ouyahya est décédé mardi dernier dans un hôpital à Paris La culture algérienne perd en Mohia un chantre de l’amazighité La Tribune Jeudi 9 décembre 2004 Par Farida Belkhiri Mohand Ouyahya, plus connu sous le nom de Mohya, est décédé mardi dernier des suites d’une longue maladie dans un hôpital parisien. C’était l’un des rares traducteurs algériens qui a fait des adaptations en kabyle de plusieurs œuvres universelles.Le premier article de cet homme de lettres ayant pourtant reçu une formation en mathématiques, est écrit en tifinagh. Il a été publié dans Imazighen, un bulletin de l’Académie berbère de Paris auquel le traducteur collaborait.Le théâtre est l’un de ses terrains de lutte et de création préférés. Il l’a investi en optant pour la traduction d’œuvres du théâtre universel. Près d’une quarantaine de pièces de théâtre reposent dans le répertoire littéraire et artistique kabyle.Cependant, Mohya ne s’est pas contenté de traduire. Son travail a été l’un des catalyseurs, dans les années 1980, qui ont aidé à l’avènement d’un mouvement théâtral en langue amazighe. Des troupes théâtrales ont commencé à reprendre ses adaptations théâtrales pour les mettre en scène. Le théâtre algérien s’est enrichi de pièces en tamazight dont beaucoup ont été interprétées dans plusieurs éditions de festivals de théâtre berbère.Parallèlement au théâtre, Mohya travaille la rime et tutoie la poésie. Mais il ne se contentera pas de traduire des œuvres de grands poètes comme, entre autres, Nazim Hikmet et Boris Vian. Poète jusqu’au bout, Mohya versifie ses idées et pensées et compose poésies et textes de chansons. En 1981, il compose Ah Ya din qessam pour rendre hommage aux berbéristes détenus dans les prisons algériennes. Le poème dénonciateur et revendicateur à la fois sera repris par plusieurs artistes, dont Ali Ideflawen, Bahi, le groupe Imuzagh… «Pour commencer, disait Mohya, je dois dire la chose suivante : c’est que faire des poésies ou des pièces de théâtre n’a jamais été pour moi un but en soi. Ce qui m’a toujours intéressé le plus, c’est tout ce qu’il y a au-delà. C’est-à-dire, en un mot, tout ce qui pourrait nous faire parvenir à une réelle maturité d’esprit. Or, une langue est, en même temps, me semble-t-il, le ciment de la société qui la parle, et encore la caisse de résonance dans laquelle sont répercutés tous les éléments de la vie de cette société. Je ne vois pas comment on peut s’intéresser à une société d’hommes dans leur devenir sans s’intéresser à leur langue. Et puis, la faculté de parler, n’est-ce pas ce qui distingue l’homme de l’animal ?»Ces quelques phrases résument la pensée de Mohand Ouyahya et la ligne directrice de son travail et de ses créations encore méconnues. En effet, comme c’est le cas de beaucoup d’auteurs algériens, les œuvres de Mohya ne sont pas toutes connues du grand public. Un vide qu’on pensera peut-être à combler en diffusant les œuvres… après la mort de l’homme. F. B. Grande figure de la culture amazigh Mohia est décédé Par L. OUBIRA http://www.liberte-algerie.com/edit.php?id=32057 Le poète et dramaturge d’expression amazigh, Mohand ou Yahia, s’est éteint, avant-hier, à l’âge de 55 ans dans un hôpital parisien, à la suite d’une longue maladie. Cet enfant, originaire de Tassaft, ayant grandi à Azazga, était porté sur la rime surtout pendant son cursus universitaire à Alger, après son cycle secondaire au lycée Amirouche de Tizi Ouzou. En 1972 après sa licence de mathématiques, Mohand ou Yahia s’était installé en France. Parallèlement à son activité de commerçant, il n’a cessé de se consacrer à la création culturelle, notamment l’adaptation des œuvres universelles de Brecht, Molière, Lu xun en tamazight. Adaptations qui ne manqueront pas de faire vibrer les planches du théâtre berbère. Il en est le précurseur incontesté et incontestable dans ce domaine. Son œuvre poétique, elle aussi, est une source intarissable dans laquelle de grands chanteurs engagés kabyles à l’exemple de Ferhat, sont venus puiser abondamment. Beaucoup s’en sont d’ailleurs servis sans même l’aviser. Un abus qui lui a beaucoup déplu. Ces dernières années, il a cessé toute créativité artistique par dépit ou pour des raisons de santé. Toujours est-il, il a légué une œuvre culturelle d’expression amazigh incommensurable. Ils sont venus voir Mohia... http://www.tamazgha.fr/article.php3?id_article=1067 Ils étaient nombreux à venir voir Mohya au sous-sol de la Maison Médicale Jeanne Garnier (Paris 15ème) ce mercredi 8 décembre 2004 entre 14H00 et 17H30. Certains étaient informés du décès la soirée du mardi 7 décembre, d’autres l’ont appris, notamment par le biais d’internet, le matin du mercredi 8 décembre. La plupart des amis de Mohya qui résident en région parisienne étaient là pour présenter leurs condoléances à son fils, son frère et sa sœur. Cette dernière a expliqué comment il a rendu l’âme sereinement entre ses bras le mardi 7 décembre 2004 à 18H10. Sur les visages des vieux compagnons de l’illustre traducteur et homme de théâtre, on pouvait lire une grande tristesse. Certains ont partagé près jusqu’à 40 ans de travail et de combat avec lui. A la Maison Jeanne Garnier, il y avait des artistes, des militants culturels et politiques. Parmi eux, nous pouvons citer : Mouhoub Naït-Maouche, Saïd Doumane, Ferhat Mehenni, Benmohamed, Madjid Soula, Nafaa Moualek, Akli D., Mohand Chérif Bellache, Ameziane Kezzar, Shamy, Tayeb Abdelli, Younès Boudaoud,... et beaucoup d’autres personnes amis, proches et admirateurs. Mohya sera inhumé sur la terre qui l’a vu naître en Kabylie. Une veillée funèbre sera organisée à Paris pour permettre à tous ceux qui le souhaitent de lui rendre hommage avant son rapatriement en Kabylie. Nous vous tiendrons informés de la date et de l’adresse où elle aura lieu. Takasit' n Muh'end u Yah'ya As-tesled' Ad ughaled' Ad d-tinid' Arnu-d tayed' Ad d-nernu, ad d-nernu... Mazal lxir gher zdat ) Nunamber Ulamma z'righ nunamber-agi si dipasi, a t-id-nawi kam mam allih... Nunamber yerra-d axbir Yebrez abrid d amellal Medden ghilen d ttmesxir Ma d irgazen rez'nen awal Aqlagh la t-id-nettfekkir Ar tura la d-yessawal Ar tura la d-yessawal Mbe3id la d-yeggar tighri As-tinid' yebgha ad d-yughal Nekwni d ayen i nettmenni Ma yeqqim-ed kra bbwawal Ar ass-a mazal tefri Ar ass-a mazal tefri Anda igh-yegg^a igh-mazal Yiwen yugh ula d Rebbi Wiyid' yerra-ten d lmal Wigi ugaren Ar'umi Ur yid-sen nemyeqbal Ur yid-sen nemyeqbal Ur yid-sen s'ellat nbi Snen kan tinna bbwuzal Tinna bbwuzal ad d-tezzi Yerna ad mech'en akal S wass-is akw d kunwi Ad ghergh di llakul Ad ghregh di llakul Idell'i kan i d-nlul Yetcha-yi baba am-mewtul Ifka-yi ur diy-ighul Ad ghregh di llakul Ad ghregh di llakul A yemma a kem-djagh lh'asul Ulamma tugid' ay ul Inehr'-iyi baba s rrkul Ad ghregh di llakul Ad ghregh di llakul Di tr'umit nessmeckukul Tura d ayen d lefh'ul Ssnegh ad d-inigh lful Ad ghregh di llakul Ad ghregh di llakul Matci am yizgaren immul Mulac ad d-neffegh d aghyul A gh-dstixren ur nennul Ad ghergh di llakul Ad ghergh di llakul Deg uqerru tettenququl Am winna yetchan ah'lul Ma d nekk zgigh d amerhul Ad ghergh di llakul Ad ghergh di llakul Tura abrid-iw idul Haca assen mi neggul Tughalin yerr'ez uqessul Ad ghergh di llakul Saha ur nessin I lmul Nettagh awal I wt'ermul D netta i ybettun ahbul Ad ghregh di llakul Ad ghergh di llakul Fkigh-as udem-iw mellul Tura nettu anda i nlul Nennza nekkwni nettmuqul Ad ghregh di Lakukl Et oui! Ad ghregh di Llakul Mbaayd ad d-nettmuqul… Uh ya ddin qessam ! D ameh’bus d bu ykurdan, Di Ber’wageyya Cci? a?rum aberkan, Di Ber’wageyya Tinn’akken i ggi? tettru, Mi eeddan leewam Ugade? a yi-tettu, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus s dduw ssnasel, Yern’ur xdime? Di Ber’wageyya ncekkel, Akken ad issine? Refde? tit’-iw s igenni, Ye?li-d fell-i tt’lam Yebeed wayen i nettmenni, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus dagi yeweer’, Di Ber’wageyya Am ttejr’a i nett?ar, Di Ber’wageyya Zikenni mi nesfillit, Ad xedme? lewqam Zi?emma zzher’-iw diri-t, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus anda-tt tura ? Akkin i wedrar Akkina ternud’ kra, Izad ne? ugar Mi r’uh’e? a d-zzi? ?ures, A d-zzu? fell-am Yettgammi a yi-d-yas yid’es, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus te?zi n wud’an, Di Ber’wageyya Ner’wa tilkin d ilefd’an, Di Ber’wageyya Wagi d imi-s tigi d allen-is, Mi d-yusa nadam Tikwal ttargu? lexyal-is, Uuh ya ddin qessam... Zri? d acu i yi-iggunin, Dagi ara mmte? Imett’awen dg-i ur llin, Ass-en ad ff?e? A d-asen ad iyi-awin, Ad beddle? axxam A d-net’qe? seddaw tmedlin, Uuh ya ddin qessam... A yixef-iw rfed asefru D awh'id i d-tegg^a yemma-s Ccafu3a dinna ur telli Lqa3a ntteddu fell-as Ma d nekk la tteddun fell-i Ssawlegh ulac wi d-yerran Yiwen ur d-yedli A yixef-iw fred asefru ula i wumi ma nettru Yellexlas bab n tuyat yettawi s teghwzi s tehri tawant-sen teqher-iyi aqlagh am wid-ak yerfan deg wayen i nettwali A yixef-iw rfed asefru accu i nerbah' ma nettru Ugadagh ad tent'iwel Medden as-inin d imenfi aqlagh kan seddaw snasel am 'zal am yid' d akwerfi Ahya a yaghrum aberkan Cc^igh d ah'erfi a yixef-iw rfed asefru Nnigh-ak s'ber ur ttru Zewg^ent akw tezyiwin-iw Ma d nekk la regwlent fell-i Anida tella temz'i-w Anda-t wayen i nettmenni A h'es'ra 3eddan wussan am zun d id'elli a yixef-iw fred asfru nnigh-ak d l3ib ma nettru Ssefragh ad ssefrugh D aya igh-d-yegwran tura Wid-ak-nni imi i d-h'ekkugh ahat agh-h'emlen kra zemragh ad inigh llan Macc^i kan weh'di A yixef-iw rfed asefru Mi neqqim a nd'es nettru A yarrac-nnegh Awal ma nenna-t yerna kkes akw urfan Lxir gher zdat Am ass-a d wussan Attayen tizi macci am yid'elli Tidett a d-tezzi Yerna dayen yellan Xas iruh' welbaad Xas yella wi yenfan Ad kren wiyid' As-nedmen amkan Ghurwat a wi berrun i t'bel deg umdun Negh win iteddun Yettbeddil zman Abrid yessawen Si zik ay nez'ra Drus igh-yughen Seg wasmi i d-necfa Tirugza a yecnan Tetteli igenwan Ma nedder ad iban Ma deg-negh kra D tinaxs'as' nerwa Igh-d-yessent'aqen Ur nebbahba 'ra Macci d imcumen Tagi d ddunit yiwen tugar-it Teddukel tcemlit Adrar as-zemren Yettnagh wid' d wass Nekk ur uminegh Am wi t'sen yina-s ad d-yeglu s yisegh A wid ixedmen A wid yeqqaren A wid mezz'iyen A yarrac-negh ! Uh ya ddin qessam ! D ameh’bus d bu ykurdan, Di Ber’wageyya Cci? a?rum aberkan, Di Ber’wageyya Tinn’akken i ggi? tettru, Mi eeddan leewam Ugade? a yi-tettu, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus d bu ssnasel, Yern’ur xdime? Di Ber’wageyya ncekkel, Akken ad issine? Refde? tit’-iw s igenni, Ye?li-d fell-i tt’lam Yebeed wayen i nettmenni, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus dagi yeweer’, Di Ber’wageyya Am ttejr’a i nett?ar, Di Ber’wageyya Zikenni mi nesfillit, Ad xedme? lewqam Zi?emma zzehr’-iw diri-t, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus anda-tt tura ? Akkin i wedrar Akkina ternud’ kra, Izad ne? yugar Mi r’uh’e? a d-zzi? ?ures, A d-rzu? fell-am Yettgammi a yi-d-yas yid’es, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus te?zi n wud’an, Di Ber’wageyya Ner’wa tilkin d ilefd’an, Di Ber’wageyya Wagi d imi-s tigi d allen-is, Mi d-yusa nadam Tikwal ttargu? lexyal-is, Uuh ya ddin qessam... Zri? d acu iy-iggunin, Dagi ara mmte? Imett’awen dg-i ur llin, Ass-en m’ara ff?e? A d-asen ad iy-awin, Ad beddle? axxam A d-net’qe? seddaw tmedlin, Uuh ya ddin qessam... Muhya Entretien avec Mohya Revue Tafsut n°10 avril 1985 - Université Tizi-Ouzou Mohand-ou-Yahia est surtout connu pour les adaptations qu’il nous a données d’un grand nombre de poésies et textes de chansons tirés notamment des œuvres de Brecht, Prévert, Clément, Potier, Vian, Béranger, etc. Il a aussi adapté des contes et nouvelles de Voltaire, Lou Sin, dont "La véritable histoire de Ah Q" (l983), Singer, Maupassant... Ainsi que les pièces de théâtre suivantes : "L’exception et la règle" de Brecht (1974), "Le ressuscité" de Lou Sin (1980), "La jarre" de Pirandello (1982), le "’Tartuffe" de Molière (1984), "Ubu Roi" de Jarry (1984), "Le médecin malgré lui" de Molière (1984), "En attendant Godot" de Beckett (l985). Tafsut : Commençons par une question d’ordre général : l’après-guerre n’a pas donné naissance à une génération d’écrivains qui aient la taille d’un Mammeri, d’un Yacine ou d’un Feraoun. La production en langues populaires peut-elle prendre la relève ? Mohand-ou-Yahia : C’est une chose que tout le monde constate en effet... L’après-guerre n’a pas donné naissance à une génération d’écrivains qui aient l’envergure d’un Mammeri, d’un Yacine ou d’un Feraoun. Certes des noms émergent d’ici, de là mais, outre que ce sont malheureusement des exceptions qui confirment la règle, ceux-ci, apparemment, ne parviennent pas à susciter cette espèce de complicité du public à défaut de laquelle il me paraît difficile d’utiliser à leur endroit l’expression de génération d’écrivains. Quant à savoir si la production en langues populaires peut prendre la relève, que puis-je répondre ?... Car justement, toute la question est là. Bien qu’à proprement parler la question ne soit pas tellement d’assurer la relève de qui que ce soit mais bien plutôt d’essayer de développer une tradition littéraire en langues populaires, et ce, indépendamment de ce qui pourrait se faire par ailleurs. Mais, pour revenir à cette production en langues populaires, tout d’abord celle-ci est aujourd’hui ce qu’elle est ; c’est à dire en réalité, peu abondants et puis trop marginalisée et ce, entre autres, parce qu’elle consiste surtout en poésies et chansonnettes. Pourtant, et pour ne nous tenir qu’à ce qui se fait en kabyle, puisque c’est ce que connaissons le mieux, on constate que ce qui a marqué notre histoire culturelle de ces dix dernières années, c’est bien le fait que ces poésies, dites ou chantées, soient encore ce qui reflète le mieux les réalités vécues par notre société. Et je dis ceci en tout état de cause, dans la mesure ou les faiblesses et les maladresses qu’on ne manque pas d’y relever sont elles-mêmes significatives du niveau culturel des gens de chez nous. Maintenant, pour répondre plus précisément à la question du développement d’une tradition littéraire en langues populaires, je dirai qu’au vu des expériences réalisées jusqu’ici, oui, il est tout à fait possible de développer une tradition littéraire en langues populaires. Il reste que pour vraiment concrétiser les choses et aller encore plus loin dans ce domaine, les plus grands efforts sont nécessairement demandés au plus grand nombre. Je m’empresse d’ajouter, néanmoins, qu’il serait illusoire de viser tout de suite à produire des œuvres de la classe de "l’opium et le bâton", entièrement rédigées en langue vernaculaire. En fait, le public lui-même n’est pas prêt à accueillir des ouvrages d’une telle importance. Par conséquence, ce qui serait plus réaliste, serait de multiplier les expériences et de procéder par étapes. La plus petite réalisation devenant ainsi un gage pour l’avenir. D’autre part, il conviendrait peut-être de reconsidérer la question sous l’angle plus général qui est celui de la communication. Le problème à résoudre devenant ainsi celui de faire passer le maximum d’informations, au sens large du terme, avec le minimum de moyens, aussi bien linguistiques, techniques, que matériels. C’est ce qui permettrait de recourir, selon les cas, aux moyens les plus opportuns, lesquels pourraient être ceux de l’écrit ou ceux de 1’audio-visuel ; et ceci sans le moindre complexe, il va de soi. Du point de vue pratique donc, à supposer que nous voulions réellement faire quelque chose, ce qui reste encore à prouver, un effort considérable doit être fait en premier lieu en vue de recenser le maximum des possibilités de dire les choses qu’offre la langue vernaculaire. Ces possibilités sont offertes, entre autres, par le système lexical, la syntaxe, la grammaire, les locutions, les apophtegmes, les mimiques et, j’ajouterai même, les silences dans certains cas. En un mot, si nous voulons nous exprimer dans notre langue, la condition nécessaire, sinon suffisante, est d’abord et avant tout de bien étudier cette langue, c’est à dire de l’étudier à la lumière des acquis de l’analyse linguistique. Ceci afin de toujours mieux en connaître les ressources. Je dis peut-être une banalité, mais tant pis. Je vois trop de gens jouer aux grands artistes et qui n’ont qu’une connaissance infuse de leur langue. Cela ne prêterait pas à conséquence si, de surcroît, ils ne se prétendaient les défenseurs acharnés de cette langue. Mais passons... Je veux surtout dire par là qu’il serait peut-être l’heure de mettre un terme au temps des incantations et de se mettre un peu au travail. En tous cas, ce qui transparaît à travers cette question de la relève, c’est bien le défi auquel nous devons aujourd’hui faire face. Car tout est de savoir si effectivement nous sommes d’ores et déjà en mesure de parler de notre société aussi bien, sinon mieux, que ne l’ont déjà fait des écrivains tels que Mammeri ou Feraoun, et ceci dans uns langue accessible à tous les éléments qui composent cette même société. Pour ma part, je dois dire que je ne vois pas d’autre alternative qui réponde à ce défi en dehors de celle qui consiste à écrire dans la langue vernaculaire. Car, dans le contexte de l’Algérie d’aujourd’hui on constate, premièrement, qu’en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire, la sensibilité à la langue maternelle est peut-être plus vive qu’elle ne l’a jamais été ; deuxièmement, que pour la majorité des algériens la langue maternelle est toujours, quoi qu’on dise, la langue la mieux maîtrisée. Par conséquent, la réponse qui serait apportée à ce défi est pour elle, pourrait-on dire, une question de vie ou de mort. Mais qu’est-ce qui peut amener quelqu’un aujourd’hui à s’exprimer dans la langue vernaculaire ? Il fut un temps où l’arabe classique aussi bien que le français conféraient à ceux qui les possédaient prestige et sécurité de l’emploi. Or tel n’est plus le cas aujourd’hui où l’arabe classique devient une langue de pédants et où nous voyons tant de bacheliers ne trouver, au mieux, qu’à s’employer comme veilleurs de nuit à Paris. Et ceci remet déjà les choses à leur juste place ; je veux dire que la langue redevient de fait, et ce aux yeux de la plupart des gens, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, c’est-à-dire un outil de communication et rien de plus. Alors, outil de communication pour outil de communication, pourquoi pas la langue maternelle ? Ceci pour dire que s’il reste une seule chose qui puisse présider au choix d’une langue, c’est uniquement le souci de se faire entendre de telle ou telle catégorie de gens. On peut aussi bien entendu choisir de s’exprimer dans une langue pour plaire à certains ou encore pour déplaire à d’autres, mais ce qui n’en demeure pas moins vrai cependant, c’est que si l’on veut être compris de la majorité, on ne peut que s’exprimer dans nos langues vernaculaires, c’est à dire le berbère ou l’arabe populaire. En somme donc, et pour parler d’ailleurs en termes plus généraux, il n’est pas du tout impensable qu’une vie culturelle d’expression populaire - une vie culturelle digne de ce nom, je veux dire - puisse voir le jour chez nous. Cela dépend en premier lieu des efforts que fournit chacun de nous pour se réapproprier sa langue maternelle. Le reste est une question d’intendance et une question de techniques, (techniques littéraires, techniques audio-visuelles, etc.). Or, l’intendance, cela s’organise et les techniques s’acquièrent. Car en définitive, qu’est-ce qu’une oeuvre littéraire, artistique, cinématographique ? C’est une combinaison de signes linguistiques, de formes, de couleurs... reflet de la vie d’un groupe et au fil de laquelle passe, comme un écho, le souffle de la vie. Dans ton travail, le point de départ est presque toujours un auteur étranger. Ne penses-tu pas écrire un jour une oeuvre plus personnelle ? Oui, je fais surtout des adaptations d’auteurs étrangers. Je crois que pour élaborer des choses de son propre cru, il faut tout de même jouir de beaucoup de disponibilité d’esprit et peut-être aussi se détacher quelque peu des contingences matérielles. Car on peut focaliser ainsi toute son énergie sur le travail qu’on entreprend. Personnellement, je n’ai jamais pu travailler dans des conditions, disons très propices. Mais ne nous étalons pas là-dessus car des conditions trop faciles font souvent qu’on se complaît dans la facilité justement. Donc, travaillant dans des conditions relativement peu favorables, il m’a toujours paru plus aisé d’adapter des auteurs étrangers que de noircir des pages et des pages de mon cru. Ceci lorsque, naturellement, je trouve chez ces auteurs des préoccupations parallèles aux moyens. La fin - nécessité de produire vite et bien - justifiant les moyens, c’est une façon de se faire mâcher le travail pour ainsi dire. Mais ceci n’est que l’aspect le plus immédiat de la chose. L’autre aspect, et de loin le plus important, réside dans le fait, me semble-t-il, que l’adapation d’auteurs étrangers nous donne le moyen concret de renouveler notre production, de la revivifier. Quand on fait le tour de tout ce qui s’écrit et de tout ce qui se dit chez nous, et on en fait vite le tour, croyez le bien, on ne manque pas de ressentir un certain sentiment d’insatisfaction. Car on constate que tout cela est un peu rudimentaire par rapport à ce qui se dit sous d’autres latitudes. Quelles attitudes peuvent alors découler de cette insatisfaction ? La première attitude, qui est stérile à mon sens, est celle qui aboutit au rejet pur et simple de tout ce qui émane des gens de chez nous. Cela se fait souvent avec des sourires condescendants mais le résultat est bien sûr le même. Et encore je parle ici de ceux qui font tout de même l’effort (louable) de prêter quelque oreille à ce qui se passe dans notre société. Ne parlons pas des autres. L’autre attitude est celle de celui qui se dit, toute vanité mise à part, est-ce que, moi, je ne pourrais pas faire mieux ? Et qui se met donc au travail sans se douter du danger qui le guette, celui de retomber dans les sentiers battus. En reprenant des thèmes éculés dans des formes tellement rabâchées (la forme des poèmes de Si Moh-ou-Mhand par exemple), en prenant toutes ces idées saugrenues que chacun de nous se forge dans sa petite tête pour des vérités essentielles, inutile d’insister... On ne va pas très loin. C’est qu’en dépit de la meilleure volonté du monda, on reste inconsciemment prisonnier des sables mouvants de certaines traditions, lesquelles, bien entendu, ne manquent pas d’offrir l’avantage de maints aspects sécurisants. Il n’en reste pas moins que, sous tous leurs attraits, ces traditions cachent pour nous aujourd’hui des pièges dans lesquels nous voyons beaucoup de gens s’empêtrer hélas trop facilement. L’enjeu est de taille car il s’agit pour nous de devenir pleinement adultes ou d’en rester à l’âge infantile, c’est-à-dire à l’âge où l’on a besoin, parcs que dépassés par les évènements, de s’entourer du cocon douillet de fausses sécurisations. Celles-ci revêtant des formes diverses bien entendu. Au-delà de nos "traditions littéraires", c’est aussi la berbérisme de "l’Oasis de Siwa jusqu’aux Iles Canaries" chez nous encore, mais aussi 1’arabo-islamisme, et puis tous ces rêves, bien sûr, qui puisent leur consistance dans le désir de changer le monde avec des mots. Mais, pour en revenir au sujet qui nous préoccupe, celui de l’adaptation d’auteurs étrangers, personnellement, c’est de ce côté que j’ai trouvé une certaine issue. Evidemment, je n’ai qu’une petite expérience en la matière, aussi faut-il bien se garder d’en tirer des conclusions hâtives. Ce dont je me suis rendu compte cependant, c’est que, outre qu’elle permet d’éviter les pièges évoqués plus haut, la pratique de l’adaptation offre des possibilités réelles de tirer profit de l’expérience des autres. Entendons-nous bien, je dis tirer profit de l’expérience des autres, je ne dis pas mimer stupidement les autres. Car l’adaptateur est celui qui s’intéresse en premier lieu au canevas sur lequel- est construite une oeuvre, aux procédés d’élaboration, aux mots-clés et à la structure de celle-ci. Ceci, lorsque l’oeuvre on question semble faire écho à ses préoccupations, bien entendu. Ce qui supposa encore un choix conscient de sa part, il va de soi. Ce n’est donc qu’après avoir disséqué une oeuvre, afin d’en percer les secrets, que l’adaptateur procède au travail d’adaptation proprement dit, c’est-à-dire à la reconstruction de celle-ci au moyen de matériaux qu’il puise dans son environnement culturel. Il est visible qu’en fin de compte, la mise en oeuvre de cas matériaux donne du même coup à l’adaptateur la moyen d’ancrer et finalement d’inscrira son ouvrage dans son propre univers culturel. Sortir la langue vernaculaire et donc aussi notre culture traditionnelle de son confinement, ce dernier mot rimant avec dépérissement est apparemment aujourd’hui, malgré tout, l’un des soucis majeurs de la plupart d’entre nous. Mais est-ce vraiment rendre service à notre société que de remettre à l’honneur des résurgences du passé comme le font certains ? Car, quelle que soit notre susceptibilité, il faut bien admettre que nous sommes déjà suffisamment en retard comme cela. Nous sortons à peine du Moyen-âge, par conséquent notre culture traditionnelle est à bien des égards encore une culture moyenâgeuse, donc inopérante dans le monde d’aujourd’hui. Et d’aucuns veulent encore nous ramener au temps de Massinissa ! ... Le fait d’adapter des auteurs contemporains, et d’une manière générale des auteurs appartenant à des civilisations différentes de la notre, revient encore à situer notre expérience vécue par rapport à celle vécue par d’autres hommes sous d’autres deux. A défaut d’en tirer des règles de conduite, la chose au demeurant ne peut que nous aider à faire l’économie de certaines erreurs, quand il se trouve que celles-ci ont déjà été commises par ces autres hommes. Cela revient assurément aussi, oui, à compléter, sinon à remplacer, nos vieilles références culturelles par d’autres références moins désuètes. Et puis nous ne pouvons pas nous couper du reste du monde. Voyez par exemple l’insistance avec laquelle des milliers de nos compatriotes cherchent à se faire établir des titres de séjour en France. Cette insistance parle d’elle-même. Le monde étant mouvement, mouvements des hommes, des biens, des idées, nous devons bien au contraire chercher à dominer ces mouvements si nous ne voulons pas être mis sur la touche. Aussi devons-nous chercher par tous les moyens à nous tenir au fait de ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, et cela si nous avons simplement pour ambition d’être de ce monde. Or, si j’ai bien compris, non seulement c’est là l’ambition de notre société, mais celle-ci encore veut être de ce monde sans pour autant se voir assimilée ni aux uns ni aux autres. II tombe sous le sens que ceci nous commande donc de travailler et retravailler nos langues vernaculaires de telle sorte qu’elles puissent nous faire accéder à tous les domaines de la connaissance. Et, dans cette perspective, je suis enclin à penser que la pratique courante de l’adaptation, si elle venait à se répandre chez nous, devrait jouer un rôle décisif. Ce serait véritablement le raccourci qui nous permettrait de rattraper des siècles de retard en quelques années. Sinon, et pour toutes les raisons citées plus haut, non, je ne pense pas écrire quelque chose de mon cru, tout au moins dans l’immédiat. Ceci d’autant plus que je n’ignore pas les dangers d’une telle entreprise. Et puis, j’ai assez de pain sur la planche comme cela. Pourquoi as-tu abandonné la poésie ? Tes dernières productions concernent toutes le théâtre. Est-ce définitif ? Et pourquoi ? Pour commencer, je dois dire la chose suivante : c’est que faire des poésies ou des pièces de théâtre n’a jamais été pour moi un but en soi. Ce qui m’a toujours intéressé le plus, c’est tout ce qu’il y a au-delà. C’est-à-dire, en un mot, tout ce qui pourrait nous faire parvenir à une réelle maturité d’esprit. Or une langue, en même temps, me semble-t-il, qu’elle est le ciment de la société qui la parle, est encore la caisse de résonance dans laquelle sont répercutés tous les éléments de la vie de cette société. Donc, je ne vois pas comment on peut s’intéresser à une société d’hommes dans leur devenir sans s’intéresser à leur langue. Et puis, la faculté de parler, n’est-ce pas ce qui distingue l’homme de l’animal ? Car les hommes s’expriment d’abord et surtout par leur langage. Dès lors que ceci est posé on est amené directement, bien sûr, à prendre en considération toutes les formes d’expression qui constituent ce langage. Et de là, il n’y a qu’un pas à faire pour se retrouver dans le domaine si varié des genres littéraires. Revenons à ce qui se passe chez nous. La poésie, la chanson, le conte, le récit, sont les genres auxquels nous sommes le plus familiarisés. Si on se rappelle le traditionnel amghar uceqquf et, plus près de nous, les pièces radiophoniques diffusées par la chaîne II, on peut ajouter aussi que le théâtre ne nous est pas, en fait, totalement inconnu. A partir de ce qui précède, et pour être logiques avec nous-mêmes, nous devons amener notre langue à couvrir l’essentiel du devenir de notre société, un peu à la manière dont un journal couvre l’essentiel de l’actualité. Et si je me hasarde à tenir ces propos, c’est que je crois la chose tout à fait faisable, et cela d’ores et déjà... dans l’immédiat. Car, aujourd’hui, il ne reste plus à démontrer que nous pouvons travailler dans tous les genres, cela a déjà été prouvé. Nous devons, bien sûr, enrichir les genres qui nous sont familiers, et ce, aussi bien sur le plan du contenu que sur le plan formel, mais je ne vois pas ce qui doit nous empêcher de nous intéresser plus profondément aux genres auxquels nous sommes moins habitues. Car, une chose est certaine, c’est qu’on ne peut pas tout dire avec des poésies et des chansonnettes, à moins de faire de l’opéra, et encore... Nous retomberions là encore dans un genre lequel a aussi ses limites. Maintenant, pour revenir à ma personne, je dois donc d’a

bord lever l’équivoque. Je ne me suis jamais mis dans l’idée de devenir poète, et mieux, je crois que je ne me suis jamais senti l’âme d’un poète. Je suis peut-être un grand naïf, mais pas à ce point. L’adaptation d’auteurs étrangers procédait encore, tout au moins dans ma tête, d’une autre démarche très simple ; il s’agissait pour moi de voir concrètement jusqu’où nous pouvions aller avec notre langue vernaculaire. En d’autres termes, je voulais, par l’entremise de l’adaptation, mesurer les potentialités de notre langue vernaculaire à l’aune des auteurs que j’adaptais. Or, il se trouve que j’ai adapté des poètes, des chansonniers et autres faiseurs de rimes... D’où l’équivoque signalée plus haut. Mais je précise, encore une fois, qu’il n’a jamais été question pour moi de m’en tenir à un genre quelconque. Et puis, j’ai comme l’impression que ce qui caractérise la poésie, c’est de focaliser l’attention sur des sujets, des points de vue ou des sentiments bien déterminés. Cela vient peut-être de ce côté un peu paranoïaque facile à déceler chez presque tous les poètes. Il me semble par conséquent que la poésie ne saurait en aucun cas permettre une vision très élargie des choses. Alors que ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui c’est au contraire d’élargir justement quelque peu nos champs de vision. En abordant le terrain de la poésie, j’avais tout à fait à l’esprit que c’était là un genre particulier, puisque celui-ci jouit chez nous d’un statut privilégié. Donc qui dit statut privilégié dit possibilité d’établir rapidement le contact avec le public et ce, afin de l’intéresser, autant faire se peut, à la suite des événements. La suite des événements étant dans mon esprit tout le travail qui devrait finalement aboutir à l’instauration d’une tradition littéraire moderne et diversifiée, c’est-à-dire d’une tradition littéraire au sens le plus complet du terme. On comprendra certainement aussi, bien sûr, que si nous voulons que ce travail ait quelque chance d’aboutir, il est indispensable que le plus grand nombre de gens soient disposés à mettre la main à la pâte. C’est ainsi que pour ma part donc, et pour toutes les raisons citées plus haut, j’essaie de faire ce que je peux, en particulier dans les domaines de la nouvelle et du théâtre. Ceci pour nous en tenir à mes dernières compositions. Mais, il est bien évident que pour le moment tout cela reste encore, je crois, plus du bricolage qu’autre chose, et cela dans la mesure où rien n’est encore acquis de manière irréversible. Autre évolution, dans le thème cette fois-ci. De Brecht à Beckett... Et pourquoi ce ton de la dérision ? ... D’abord, les thèmes, c’est comme tout... A force de ressasser toujours la même chose, on finit, par se lasser et lasser les autres. D’où la nécessité de se renouveler constamment. Et, pour ce faire, il suffit en réalité de regarder autour de soi. Nous vivons dans un monde contradictoire et multiforme... Réduire tout ce qui nous entoure à quelques grandes idées, fussent-elles des idées maîtresses, c’est faire preuve, il faut bien le reconnaître, d’une grande étroitesse d’esprit. Pour revenir à mes petites bricoles, je crois pouvoir dire que j’ai connu deux périodes assez distinctes : la première s’étendrait de 1974 jusqu’à 1980 et la deuxième de 1982 jusqu’à aujourd’hui. Une vision des choses peut-être un peu simpliste semble dominer la première période. Selon cette vision, ce serait dans les agressions en provenance de l’extérieur que se situerait l’origine de tous nos maux ; les totalitarismes d’aujourd’hui ne faisant ainsi que remplacer le colonialisme d’hier, par exemple. D’où il découle que je me faisais peut-être une trop hau

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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 00:00

Si Mohand Ou M'Hand

Biographie

 Si Mohand Ou M'Hand Ath Hammadouche est né vers 1845 et est mort en 1906 (d'après Boulifa). Si la date de sa mort semble établie, celle de sa naissance est approximative. En effet, l'Etat Civil en Kabylie n'a pas eu d'existence officielle avant 1891. Il naquit donc dans l'ancien village de Chéraïouia où son père Mehand Améziane Ou Hammadouche, originaire de Aguemoun, s'était réfugié pour échapper à une vendetta. Après 1857, le village de Chéraïouia fut rasé et à son emplacement fut édifiée la citadelle de Fort-National (Larbaâ Nath Irathen). L'autorité militaire attribua aux habitants un terrain à 10 Km au nord, près de Tizi-Rached, qui appartenait à une zaouïa.
 En fait, la population s'est répartie, pour une faible part sur ce terrain où naquit la nouvelle Chéraïouia, mais pour la plupart aux alentours de Fort-National.
 Les parents de Si Mohand s'installèrent à Akbou, au lieu-dit Sidi-Khelifa. Son oncle paternel, Cheikh Arezki Ou Hammadouche, maître en droit musulman y avait ouvert une zaouïa où un taleb enseignait le Coran, non seulement aux enfants de la famille mais aussi à tous ceux du village. C'est là que Si Mohand commença ses études avant de rejoindre l'importante zaouïa de Sidi Abderrahmane Illoulen (Michelet). La famille était aisée et l'enfance de Si Mohand heureuse.
 En 1871, lors de l'insurrection, la famille s'est engagée aux côtés de Cheikh El Mokrani contre la colonisation de la Kabylie. Le père, Mehand Améziane fut exécuté à Fort-National, l'oncle Arezki déporté en Nouvelle-Calédonie et leurs biens confisqués au profit de l'Etat. La famille ruinée et anéantie se dispersa, la mère se retira dans la nouvelle Chéraïouia avec son jeune fils Méziane et là commença la vie de vagabond de Si Mohand, errant de ville en ville. Son frère aîné Akli s'enfuit à Tunis avec l'essentiel des ressources de la famille.
 Si Mohand passa quelque 30 ans d'errance entre la Kabylie et la région de Bône (Annaba) où de nombreux Kabyles travaillaient comme ouvriers agricoles ou comme mineurs. Un autre de ses oncles, Hend N'Aït Saïd , était d'ailleurs installé dans les faubourgs de Bône.
 Si Mohand mourrut en 1906 à l'hôpital des Soeurs Blanches de Michelet et fut enterré au sanctuaire de Sidi Saïd Ou Taleb.

Liberté 4 avril 2006

Quelle place pour Si Mohand u M’hand dans le programme scolaire ?

  “Si Mohand u M’hand, un poète, une œuvre, une société” est le thème d’un colloque qui s’est ouvert, avant-hier, à la maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou. Organisée par l’association qui porte le nom du poète, la rencontre a vu la participation d’une brochette d’écrivains et d’enseignants universitaires.

  Dans une allocution d’ouverture, Ould Ali L’hadi, directeur de la culture de la wilaya de Tizi Ouzou, a mis en exergue l’importance que revêt ce genre de manifestations pour faire connaître tous ceux qui ont marqué de leur empreinte la culture algérienne. “Cette rencontre se veut une occasion d’hommage, de débat et de bilan. D’hommage parce que l’homme célèbre est et demeure une icône de notre histoire récente. Sa poésie aide à fixer quelques repères historiques et contribue à rétablir bien des vérités.

  De débat, qui sera animé par des communicants de renom entre universitaires, hommes de culture et militants. Chacun y apportera un éclairage sur une période très mouvementée de notre passé, sur un homme à l’héritage si consistant et sur une société qui continue à s’y identifier, aussi bien au passé qu’à l’homme en tant qu’acteur. De bilan, qu’il faudra dresser sans complaisance car le poète est au centre de plusieurs débats allant de la poésie à l’histoire en passant par la littérature, la sociologie et l’anthropologie.”
 Des questionnements persistent et nos honorables conférenciers tenteront d’apporter les réponses. M. Ould Ali rappellera que cet événement s’insère dans un programme global étalé sur une année et qui commémore le centenaire du barde. “Plusieurs manifestations ont déjà eu lieu et ce colloque vient clôturer cette occasion particulière. Car le témoin d’une époque que fut Si Mohand u M’hand mérite de retrouver la place qui lui revient dans l’histoire de notre pays. Son œuvre gagnera à être vulgarisée et enseignée dans tous les paliers de l’enseignement. Aussi, nous participons activement, aux côtés d’acteurs, de militants et d’hommes de culture, à l’initiative visant à classer l’œuvre de Si Mohand u M’hand et de cheikh Mohand Oulhocine au niveau de l’Unesco, comme patrimoine universel.”
 
 naugurant le cycle de conférences, Bali Madjid, enseignant, a souligné : “Si Mohand u M’hand est et demeure le plus connu et reconnu de nos poètes. Un siècle après sa mort, son œuvre autant que son mythe se perpétuent.” Pour sa part Youcef Merahi, secrétaire général du Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA), a indiqué que l’œuvre du barde n’est pas épuisée à ce jour avant de s’interroger : “Quelle place pour ses poèmes dans le cursus scolaire ?” Lui succédant, Saïd Chemakh, enseignant à l’université de Tizi Ouzou, a consacré son exposé à “Thamurth dans la poésie de Si Mohand”. La journée d’hier a été marquée par l’animation de quatre communications. Ghobrini Mohamed, ancien journaliste, actuellement conseiller à la communication au bureau des Nations unies à Alger, a parlé de son dernier livre Dialogue de géants, un montage poétique imaginaire entre Si Mohand u M’hand et cheikh Mohand Oulhocine. Rachid Mokhtari a revisité les isefras de Si Mohand dans le répertoire de la chanson kabyle de l’exil. De leur côté, Abdennour Abdesselam, linguiste, et Madjid Rabia, poète, ont développé respectivement deux thèmes, à savoir “L’étude comparative Si Muhand u M’hand-Baudelaire” et “Si Muhand u M’hand et cheikh Mohand Oulhocine”. En marge de ces conférences, une vente-dédicace de livres et de recueils de poésies a eu lieu dans le hall de la Maison de la culture. La projection du film Si Muh, l’insoumis et son making-off était également au programme.
 A. TAHRAOUI


Le Jeune Indépendant 4 avril 2006

La poésie de l’errance

 A Si Muhend anwi-k id yerran, a twalid zman, ma k-ghiden widen yettrun. L’hommage d’un géant de la chanson kabyle à un célèbre poète ayant la même langue d’expression était le vœu du regretté Slimane Azem, qui avait compris que Si Muhend U M’hend avait encore un rôle à jouer et qu’il avait encore beaucoup à dire si la mort ne l’avait emporté.

 En cette année 2006, le centenaire de la disparition du poète de l’errance a été célébré dans différentes régions du pays. C’est ainsi qu’un colloque ayant pour thème «Un poète, une œuvre, une société» a été organisé à la maison de la Culture Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou, dimanche et lundi derniers.

 L’association Si Muhend U M’hend, qui travaille à ce point depuis près d’une année, a finalement réussi à le réaliser. Tous les participants se sont accordés à dire que l’immense héritage du poète ne pouvait être résumé en deux jours de débats et d’échanges.

 Si Muhend a découvert sa passion et laissé exprimer son génie après les incursions coloniales de 1857 qui avaient totalement déchiré sa famille, celle des Aït Hamadouche. Son village natal, Icharïouene, dans le aârch de Tizi Rached, a été complètement rasé par les occupants et son père exécuté.


 Sa mère s’était alors réfugiée dans un autre village avec son frère cadet, tandis que son grand frère quittait le pays en famille pour s’installer en Tunisie. A l’âge de douze ans, Muhend se retrouvait seul, dans un monde dominé par la loi du plus fort et où l’Algérie subissait les affres de la colonisation française.

 Livré à lui-même et n’ayant personne à ses côtés, Si Muhend commence son voyage d’errant. Il lance ses sentences un peu partout et récite des poèmes en chaque circonstance. Il ne répétait jamais ce qu’il avait déjà exprimé. C’est pour cette raison qu’il avait eu des problèmes avec chikh Muhend U L’hocine qui lui avait demandé un poème déjà récité à l’occasion de leur première rencontre.

 Comme le poète s’était refusé à accéder à cette demande, chikh Muhend s’était mis en colère et lui avait «jeté un sort» : celui de mourir errant et d’être enterré à Aseqif N t’mana, un cimetière réservé aux étrangers, dans la région d’Icharïouène.

 Durant toute son «errance» sans répit, Si Muhend a traversé plusieurs villes d’Algérie, de Tunisie, avant qu’une maladie suivie d’une hospitalisation à l’hôpital des sœurs blanches d’Aïn El-Hammam ne l’emportât. Il a rendu l’âme le 28 décembre 1905.

 L’errant sans abri et sans destination laisse une poésie qui témoigne d’une époque, d’une histoire, mais aussi d’un peuple. Si Muhend avait crié sa misère, les souffrances de son peuple, son destin malheureux, son aventure. Ses malheurs ne l’ont pas empêché d’écrire des poésies sur l’amour, la femme et l’espoir.

 Les conférenciers ayant participé au colloque ont basé leurs interventions sur les éléments de la personnalité de Si Muhend u M’hend, sur son art, miroir de son peuple, et sur la langue qu’il utilisait, sans crainte ni peur. Huit communications sur l’œuvre du poète ont été données par des chercheurs et des hommes de lettres.

 Ainsi, Bali Madjid avec «Si Muhend, l’intemporel», Youcef Merahi avec «Laissez Si Muhend à son mythe», Saïd Chemmakh à travers le thème «Tamurt dans la poésie de Si Muhend et Muhend», Akli Salhi avec «Si Muhend et la poésie kabyle d’aujourd’hui…» A noter également la communication de Ghobrini Mohammed ayant pour thème «Si Muh u M’hend/ Chikh Muhend : dialogue des géants» et celle de Rachid Mokhtari «Les isfras de Si Muhend dans le répertoire de la chanson kabyle de l’exil».

 Le colloque a été agrémenté de ventes dédicaces de certains ouvrages, comme ceux de Rachid Mokhtari, de Youcef Merahi, de Mohammed Ghobrini ou de Boualem Rabia. Des montages poétiques ainsi que la projection du film Si Muhend U M’hend, l’insoumis ont également été du programme.

 Les travaux du colloque ont été clôturés dans l’après-midi d’hier, après d’ultimes débats.
 T. Drifa

Liberté 2 avril 2006

Si Mohand u M’hend, un poète, une œuvre, une société

 La maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou abritera, aujourd’hui et demain, un colloque consacré à la vie et à l’œuvre du poète Si Mohand u M’hend. Le programme de cette manifestation à laquelle devraient prendre part des écrivains et enseignants universitaires prévoit huit communications.


 Une projection du film Si Mohand u M’hend l’insoumis, une exposition permanente et une vente-dédicace de livres et recueils de poésie en présence de MM. Rachid Mokhtari, Youcef Merahi, Mohamed Gobrini, Abdennour Abdesselam et Boualem Rabia seront également au menu.

 Né au courant de l’année 1845, à Icheraïouène, l’un des villages composant l’agglomération de Tizi Rached, Si Mohand u M’hend a connu l’exil dès sa tendre enfance.

 En 1857, le général Randon, chargé de réduire le Djurdjura à sa juste expression, fait exproprier les habitants et raser le village du poète afin de bâtir sur son emplacement Fort Napoléon, qui deviendra plus tard Fort National, aujourd’hui Larbaâ Nath Irathen. Après l’insurrection kabyle de 1871, à laquelle les Ath Hamadouche prennent part activement, ses parents, qui étaient représentants de la Rahmania pour les Ath Irathen, sont, à l’instar de tous les autres insurgés, durement réprimés. Cheikh Arezki, son oncle, est déporté en Nouvelle Calédonie, Saïd, le frère de Arezki, s’enfuit en Tunisie, le père de Mohand, Ameziane, est exécuté à Fort National. Le futur poète a failli y passer lui aussi. Il ne doit la vie sauve qu’à l’intervention d’un officier de l’armée française qui avait jugé sa mort “inutile”. Tous les biens des Ath Hamadouche seront séquestrés. Ils se sont alors dispersés en se réfugiant dans d’autres hameaux limitrophes.

 La mère du poète, Fatima n’Ath Saïd, se retire à Icheraïouène, avec Meziane, le plus jeune de ses enfants. Akli, son frère aîné, se rend en Tunisie avec l’essentiel de ce qui restait de la fortune paternelle qu’il emporta avec lui. Resté seul, Si Mohand va désormais commencer une vie d’errance. De Kabylie à Tunis via Alger, la misère de ses concitoyens kabyles exilés a réveillé en son âme l’inspiration de rimer des vers. Le barde ne chantait pas l’exploit des héros mythiques mais le mal-être des Algériens des débuts des “bienfaits” de la colonisation et la nostalgie d’une époque perdue à tout jamais. Sa poésie spontanée, limpide et puissante a enchanté des générations entières.

 Certains de ses vers ont été “érigés” en proverbes tellement ils étaient, et sont encore, significatifs. Si Mohand u M’hend est le poète kabyle de la tradition orale le plus célèbre et le plus documenté. Atteint d’un mal incurable et empirant de jour en jour (un abcès au nombril, selon Dermenghem, une gangrène au pied, dit le poète), Si Mohand rendra l’âme le 28 décembre 1905. Il est enterré à Asqif n’Tmana, près de Aïn El Hammam, selon la parole prophétique du cheikh. De nombreux ouvrages ont été consacrés à sa vie et à son œuvre, lui qui a souffert de la méchanceté et de l’incompréhension des hommes.

 Comme l’écrivait Mouloud Feraoun dans Les poèmes de Si Mohand, le poète découvre avec effroi qu’il n’est lui-même qu’une illusion et qu’il n’y a de vrai que le Créateur.

 À ce sujet, Si Mohand u M’hend disait : “Ô Dieu, aie pitié de moi/Je suis celui à qui tu as ôté la vie/Et qui n’attend plus rien de ce monde…/Mon Dieu, tu es le roc éternel/Et moi l’invisible poussière/Que le vent en a arrachée…”

 A. TAHRAOUI









L'Expression 1er avril 2006

Si Muhend U’Mhend revient cette semaine

 Le poète est entré dans la légende de son vivant avec, gravée dans la mémoire, sa rencontre avec Ccix Muhend U Lhocine.

 Si Muhend U’Mhend, ce barde de la Kabylie dont le nom est passé à la postérité, revient cette semaine avec le colloque organisé sous l’égide du ministère de la Culture, en collaboration avec la Maison de la culture Mouloud-Mammeri et l’association culturelle Si Muhend U Mhend, et ce, les 2 et 3 avril prochain.

 L’ouverture de l’exposition se fera aujourd’hui et la cérémonie d’ouverture demain. Suivront ensuite, et le même jour, une communication avec Madjid Bali sous le thème «Si Muhend l’intemporel», M.Youcef Merahi interviendra, lui, avec une communication sous le thème : «Laissons Si Muhend à son mythe», puis le Dr Chemakh interviendra avec une conférence sous le thème «Tamurt dans la poésie de Si Muhend».

 Le lendemain 3 avril, plusieurs communications sont prévues telles «Si Muhend U Mhend et Ccix Muhend: dialogue de géants», «Les Isefra de Si Muhend dans le répertoire de la chanson kabyle de l’exil», et enfin, une projection du film: Si Muhend U Mhend, l’insoumis!»

 Rappelons que le barde kabyle est né à Icheraiouene, un village de l’agglomération de Tizi Rached en 1845, fils de Muhand Ameziane N’ath Hamadouche et de Fatma Ath Saïd. Il serait décédé en 1905 des suites d’une gangrène au pied alors que d’autres parlent d’un abcès au nombril. Le poète disait toujours qu’il «était atteint d’un mal incurable».

 Il est enterré au cimetière d’Aïn El Hammam à Asquif N’temana. Si Muhend U Mhend a quitté la Kabylie après le rouleau compresseur des armées d’occupation avec le maréchal Randon vers 1857.

 L’armée d’occupation fit raser Icheraiouene et bâtit sur son emplacement le Fort Napoléon devenu, plus tard, le Fort National et enfin, Larbaâ Nath Irathen. Après cet événement, les parents de Si Muhend s’installent à Sidi Khelifa, un petit hameau près d’Ighil Gherfi dans les environs de Larbaâ Nath Irathen.

 Les parents de Si Muhend devaient d’ailleurs venir avant cela de Aguemoune, un autre village de Larbaâ Nath Irathen pour fuir une vendetta avant de s’installer à Icheraiouene. Les Aït Hamadouche prirent une part active lors du soulèvement de 1871. Ces derniers étant les représentants de la confrérie de la Rahmania pour les Ath Irathen. Aussi, et à l’instar de tous les autres insurgés, ils furent impitoyablement réprimés. Cheikh Arezki, l’oncle de Si Muhend est déporté en Nouvelle-Calédonie, Saïd, l’autre oncle, s’enfuit en Tunisie, Mohand Ameziane, le père, est exécuté à Fort National et Si Muhend lui-même ne dut la vie sauve qu’à l’intervention d’un officier français qui a jugé «sa mort inutile».

 Les biens des Aït Hamadouche furent placés sous séquestre et la famille se dispersa en trouvant refuge dans les autres villages. La mère de Si Muhend, Fatma N’ath Saïd, se retire à Icheraiouene avec Meziane le plus jeune des enfants, Akli, son aîné se rend en Tunisie où il fonde un foyer et acquiert un petit magasin et une fermette. Si Muhend, définitivement «libéré» des contingences, parcourut la région entre la Kabylie et la Tunisie en chantant ses poèmes et en vivant d’expédients. Si Muhend chantait le quotidien et aussi la nostalgie des temps anciens. Spontanée, simple, limpide mais très puissante, sa poésie a enchanté des générations.

 Le poète est d’ailleurs entré dans la légende de son vivant avec, gravée dans la mémoire, sa rencontre avec Ccix Muhend U Lhocine. Une vie d’errance et de privations le mena à l’hôpital des Soeurs Blanches de Michelet (Aïn El Hammam) où il mourut le 28 décembre 1905.

Aujourd’hui encore, ses poèmes transmis de bouche à oreille et transcrits aussi bien par Feraoun que par Mammeri pour les modernes, sont encore égrenés par les jeunes et moins jeunes.
 A. SAÏD


Mouloud Feraoun : Poèmes de Si Mohand

Isefra (poèmes)
[Transcription de Mouloud Feraoun]

- 1 -
 
Ceci est mon poème;
 Plaise à Dieu qu'il soit beau
 Et se répande partout.
Thikelta ad hhedjigh asfrou
Oua lahh addlhhou
Addinaddi ddeg louddiath
.
 
 
Qui l'entendra l'écrira,
 Ne le lâchera plus
 Et le sage m'approuvera :
Oui thislan ar dha thiarou
Our as iverou
Oui ilan ddelfahhem izrath
 :
 
 
Que Dieu leur inspire pitié;
Lui seul peut nous en préserver :
Qu'elles s’éloignent, nous n'avons plus rien !
An helel Rebbi athet ihheddou
Ghoures ai neddaou
Add vaddent addrim nekfath
.
 


- 2 -

Ce siècle fait fuir
Qui a enrichi les chiens
Vous êtes brisés, ô nobles coeurs !
El qern agi iserhhav
Ddeg revhhen leklav
Therzem ia oulad bab allahh

Je dois aux méchants mes cheveux blancs,
Ma raison m'a abandonné,
Je suis "le fils dépravé".
Selmahna ensen aï nechav

Dderaï iou ighav
Semani edaria malahh
.
Il faut donc me résigner
Puisque le lâche se fait craindre
Tant pis, ô mon âme, tant pis !
Djigh echi netalav
Mi ddouddaï mouhhav
Chahh ! a raï ou, chahh !
 
Younès Adli : Si Mohand Ou M'Hand, Errance et révolte
(Poésie) - Auto édition, Alger, 2000



Isefra (poèmes)
[Transcription de Younès Adli]

- 1 Résistance : n°74 page 171 -

Les règles sont désormais perverties,
C'est ainsi établi
Les vils ont pris le dessus.
Ddenya fmedden tfusel
Di lefhem yetnesel
Zwamel bedlen tikli
 
Tous les hommes bien nés
Ont pris la forêt
Bravant les affres de l'adversité
Krabbw'illan d lasel
Di lghaba yehmel
âaryan talab'ur telli
 
 Dieu a ainsi destiné ce siècle
 Qui nous enserre dans l'inquiétude
 Jusqu'à trébucher à chaque pas.
 Lqern akk'i t id yersel
Deg-wnezgum nehsel
Mi nger asurif neghli.
 

- 2 Conseils : n°52 page 43 -
 
Toi l'intelligent,
 Ne sois jamais
 De la compagnie de l'homme hautain
A lfahem a k-nxebber
Albâad ma meqwer
Ur ttili deg tayfa-s
 
 Si tu lui fais appel
 Il ira crier sur tous les toits
 Et te méprisera à outrance
Ma tqesd-t ur k-itesser
Ad yezg a k-ihqer
Hsut iâeda tilas
 
 Alors, sois humble
 Eloigne-toi de lui
 Apprends à oublier même le paradis lorsqu'il te rejette
Ma tellid d uhdiq wexer
Xir baâed meqar
Igenet ma tugi-k anef-as.
 

- 3 La femme : n°13 page 91 -

 Mon cœur pensif
 S'étonne des réalités
 Et jure de ne plus s'égayer
Ata wul-iw yetpensi
Yegul ur yedsi
Yetewhim i lehqayeq
 
 Me voilà forcé de partir
 Sans le sou
 Sans revoir ma bien-aimée
Rhil ad ruhegh forsi
Adrim ixusi
Abrid ar taâzizt yeghleq
 
 Elle se priva de dîner
 Elle éclata en sanglots
 A s'étouffer.
Wellah ma tecc imensi
Ala imeti
Imi nsel ala tnehheq.
 

 Poésie : Si Mohand ou M’hand ouvrira le cycle "Regard sur les figures de notre culture" du HCA
 (Liberté 11/10/2000)

 Le célèbre poète amazigh, le bohême et vagabond Si Mohand ou M’hand, ouvrira un cycle de conférences et de rencontres culturelles intitulé "Regard sur les figures de notre culture" que se propose d‘organiser le Haut commissariat à l’amazighité (HCA) dans le cadre de son programme pour l’année en cours. Ainsi,une journée d’études sera consacrée le 12 octobre prochain au Centre de loisirs scientifiques au plus illustre des figures de la poésie orale amazighe de la fin du XIXe siècle.

 L’œuvre du poète, son itinéraire, sa vie de vagabond et de bohême ainsi que le contexte sociohistorique qui a vu naître son génie,feront l’objet de plusieurs conférences et d’un débat qui vont réunir d’éminents spécialistes et universitaires.

 Fascinant, adulé mais aussi honni, Si Mohand ou M’hand dont les œuvres ont été réunies et présentées au large public, grâce à un travail de longue haleine entrepris par feu Mouloud Mammeri, a légué un héritage littéraire des plus précieux en amazigh. Son œuvre est un reflet de la société algérienne de l’après-guerre insurrectionnelle de 1871.

 Si Mohand ou M’hand Ath Hamadouche est né vers 1845 à Icheraoun,près de Tizi Rached. Sa famille s’engage dans la révolte de 1871 dirigée par cheikh El Mokrani contre la colonisation de la Kabylie. Son père a été fusillé et sa famille se trouvera tout de suite ruinée et anéantie.

 Depuis, le futur poète ne cessa d’errer de ville en ville et de hameau en hameau à travers l’immense Kabylie, prenant très vite goût à cette vie de troubadour au point où ni le mariage ni la vie de famille ne réussirent à le "fixer". Le mythe du poète errant est ainsi né, il continuera dans cette voie jusqu’à sa mort dans un hôpital de Sœurs blanches en 1905.

 Deux autres figures de culture algérienne contemporaine seront au rendez-vous dans le cadre de ce cycle :le musicien et compositeur Iguerbouchen, mort en 1954 et dont l’œuvre est mondialement reconnue, et le chanteur populaire et non moins troubadour ,Aïssa Djermouni dont les chansons de melhoun chaoui continuent, après plus d’un demi-siècle de sa disparition, à retentir dans les fêtes de mariage de Aïn El Beïda et des Aurès, jusqu’à nos jours.

 Le quatrième festival Si-Mohand-Ou-M’hand

 Le quatrième festival Si-Mohand-Ou-M’hand s’est ouvert à Tizi-Ouzou le 16 août 2000. Pendant trois jours, les daïrates de Larbâa Nath Irathen et Tizi-Rached organisent diverses festivités. Le fes

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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 00:00

CHERIFA, "la diva de la chanson kabyle"

C'est une grande dame de la chanson kabyle. Pourtant, elle n'a pas eu une vie facile. Cherifa, de son vrai nom Bouchemlal Wardia est née à Djâfra (Akbou), le 9 Janvier 1926. En ayant assez de cette ambiance familiale détestable, elle fuit Akbou à l'âge de seize ans, en 1942, pour Alger. Durant ce premier voyage en train, qui l'effraye, elle compose la chanson " Ebqa ala khir a Akbou (Adieu Akbou) " qui sera son premier succès. Quand Cherifa fit entendre sa voix dans “Ebqa ala khir a Akbou”, il était écrit que la chanson kabyle allait avoir une “Piaf” nationale : d'abord parce que son chant était “vocalement” à la démesure de sa couleur, ensuite parce que le chant lui collait à la peau, préférant vivre toutes les galères d'une société traditionnelle à l'incertain confort du foyer conjugal. A Alger, elle commence à connaître une certaine renommée. Elle est finalement bannie de son village natal d'Akbou par ses oncles qui n'apprécient pas la diffusion de ses chansons à la radio et considèrent qu'elle n'a pas respecté le code d'honneur. Cherifa ne se mariera jamais, contrairement à ce que souhaitait sa famille. Elle adoptera néanmoins deux enfants. Durant la guerre d'Algérie, elle se tait. Il lui est impossible de créer. Elle dit alors souffrir en silence. Elle se contente d'un emploi de femme de ménage chez une Française. A l'indépendance de l'Algérie, après sept années de silence, Cherifa enregistre surtout des chants patriotiques, mais la République Algérienne ne la reconnaît pas. Chérifa garde un triste souvenir de cette époque. Elle continue à se produire jusque dans les années 70, avec un certain succès. Ses chansons indisposent le pouvoir et elle subit une véritable persécution. Interdite en radio, elle est victime de saisie par l'administration fiscale, qui ira jusqu'à saisir ses vêtements. Alors qu'elle vit dans une grande pauvreté, Chérifa partage alors une grande amitié avec Hanifa (cf. infra). Dégoûtée, elle abandonne la chanson, et pendant sept ans, redevient femme de ménage, pour un ministère algérien. Elle vit dans la misère. La radio télévision algérienne est d'un grand cynisme : elle lui donne ce triste emploi en faisant valoir qu'il lui est impossible de lui faire signer un contrat. Chérifa, qui est illettrée, ne peut effectivement le faire. Comme elle ne peut déposer ses droits d'auteurs, pour la même raison, certains chanteurs pillent allègrement son répertoire. Elle garde une grande rancœur contre ceux qu'elle qualifie à juste titre de voleurs. Elle reprend timidement la chanson à la fin des années 80. Au début des années 1990, des admirateurs passionnés par la chanson kabyle, qui ont entendu ses enregistrements des années 60, l'encouragent à reprendre une carrière internationale. Elle trouve enfin un manager digne d'elle. Le succès est vite au rendez vous, et elle chante à l'Olympia en 1994. Elle commence à vendre, ses CD étant très appréciés. Malgré l'âge, Chérifa garde sa superbe voix et ses compositions sont toujours aussi fortes. Après tant d'années de souffrance et de misère, elle vit enfin dans des conditions décentes. Elle a animée la chorale féminine “Ourar L Khalath” à la radio chaine II sous la houlette de “Lla Yamina”, comme elle a partagé misères et espoirs avec une autre grande de la chanson, Il'nifa. Chérifa a composé des centaines de chansons. Si les chants religieux y occupent une place importante, elle chante l'amour, la souffrance et la famille. Elle est l'héritière de la chanson des femmes kabyles. Musicalement elle a su admirablement conserver cette tradition. Ceci ne l'empêche pas de la mettre au goût du jour.

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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 00:00

Dihya "El kahina" Reine berbère
décédée en 704/05


Au commencement du "Maghreb" arabisé était LA KAHINA. Une femme berbère, dite reine, polarise la résistance à l’envahisseur arabe après la mort de Kusayla en 686, qui avait, le premier, tenu tête aux orientaux déferlant sur " le lointain perfide ", selon l’image attribuée au calife Omar. Toute les dates sont incertaines, sauf celle de 697 (reprise de Carthage par les Byzantins avant de perdre la ville en 698, définitivement), comme le note Charles Diehl. En outre, nous sommes aussi bien dans l’histoire que dans le mythe. Très nombreux sont ceux qui ont écrit sur l’héroïne berbère. On a parlé d’elle comme de la Déborah berbère, de la Jeanne d’arc du Maghreb. Les écrivains arabes, eux, ont voulu montrer que Berbères et Arabes se sont vite mis d’accord et que l’union est parfaite ; mais la vérité est tout autre. Tandis que, dans l’Algérie occidentale, se reconstituaient de grandes confédérations berbères, les Arabes venus d’Égypte pénétrèrent, dès 647, dans le Maghreb. Mais ce fut seulement en 683 que la grande armée de Sidi ’Oqba en entreprit la conquête. Byzantins et Berbères, souvent alliés, résistèrent de leur mieux. L’histoire a conservé le nom de deux de leurs chefs : Kosayla qui reprit même aux Arabes la citadelle de Kairouan et la Kahina qui défendit l’Aurès. Vainqueurs, les Arabes réussirent à installer leur autorité sur l’ensemble du pays et se constituèrent en caste aristocratique dominante. En outre, ils surent détourner l’ardeur belliqueuse des Berbères en les entraînant à la conquête de l’Espagne. Une vigoureuse campagne de propagande religieuse provoqua l’adhésion des populations à l’islam, mais les conversions ne furent pas toujours très sincères : un texte célèbre d’Ibn Khaldoun n’affirme-t-il pas que les Berbères apostasièrent douze fois ? Il est vrai que, même convertis, ils étaient traités par leurs vainqueurs comme des infidèles : à partir du VIIIe siècle ils furent assujettis aux mêmes impôts que ceux-ci. Les Berbères s’opposèrent à cette domination étrangère, et recoururent notamment à la protestation religieuse. Ils se jetèrent d’abord dans le kharijisme, hérésie musulmane à tendance puritaine et égalitariste qui prétendait faire désigner par le peuple le chef de la Communauté islamique. Les kharijites expulsèrent les Arabes du Maghreb central et constituèrent de véritables théocraties indépendantes. Tel fut le petit royaume ibadite de Tahert (Tagdempt près de Tiaret) fondé par Ibn Roustem à la fin du VIIIe siècle et qui ne fut détruit qu’en 911 par l’armée fatimide, alors maîtresse de Kairouan. (LA KAHINA) Surnom de la "reine des Aurès" signifiant "la Prophétesse". Al-Kahina régna sur plusieurs tribus de Berbères de l’Aurès, dont la sienne propre, celle des Djarawa, de 685 environ à 704 ou 705. À la fin du VIIe siècle, l’Afrique du Nord voit s’affronter trois forces : les Byzantins d’abord, solidement implantés sur les côtes, avec Carthage surtout et Septem (Ceuta) comme points d’appui ; les Arabes, ensuite, qui arrivent de l’est et tentent de pénétrer en Ifriqiyya (actuelle Tunisie) et, de là, dans tout le Maghreb (Occident) ; les Berbères habitants des lieux, groupe homogène du point de vue ethnique mais profondément divisé selon qu’ils sont nomades ou sédentaires, agriculteurs ou citadins commerçants. Carthage tombe (695) devant Hasan ibn al-Nu’man al-Ghassani, nouveau gouverneur de l’Ifriqiyya. L’empereur Léontios réussit à reprendre la ville, mais seulement pour trois ans. De son côté la Kahina parvient à refaire l’unité berbère autour de sa personne et de sa tribu. Elle écrase l’armée d’Ibn al-Nu’mân, sur les bords de la Miskiyâna (près de Tébessa) dans le Constantinois et la repousse en Tripolitaine. En 798, Ibn al-Nu’man reporte ses efforts sur Carthage qu’il enlève, mettant les Byzantins en déroute : la maîtrise des mers dans le bassin occidental de la Méditerranée passe aux Arabes. Ibn al-Nu’man fonde Tunis. Un seul obstacle se dresse encore devant l’avance des Arabes vers l’ouest : la Kahina et le royaume qu’elle a constitué au Maghreb. Âme d’une résistance intransigeante, elle aurait pratiqué la politique désespérée de la terre brûlée, saccageant le pays, détruisant les villes et brûlant les plantations pour en détourner les Arabes et les décourager. Cette politique lui aliène la population sédentaire, tant citadine (grecque et berbère) que campagnarde. Ibn al-Nu’man tire parti de cette situation, réclame et reçoit des renforts armés que le calife ’Abd al-Malik vient de lui envoyer (702) et reprend l’offensive ; Certaines sources le prétendent. La bataille eut lieu à Tabarqa. La Kahina y fut vaincue et décapitée (en 704/05) au lieu dit depuis Bir al-Kahina (le puits de la Kahina). La voie vers l’Atlantique était ouverte aux Arabes. L’histoire de cette femme fougueuse et indomptable est en grande partie légendaire : les romanciers s’en sont emparés.

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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 00:00

Mohand Said Lechani (1893-1985),

Figure historique de la Kabylie contemporaine, il est le pionnier de l'enseignement indigène en Algérie, berbérisant précurseur et militant socialiste de la première heure de tendance Jauréssienne.

Diplômé de berbère de l'Institut des Hautes études de Rabat en 1919 et de la Faculté des lettres d'Alger en 1948, il fut notamment l'élève de Boulifa et d'Emile Laoust puis plus tard compagnon de recherches d'André Picard. Lechani est fondateur en 1922 de la revue "La Voix des humbles" puis participe à la naissance d'"Alger Républicain" en 1938. Pionnier de la pédagogie nouvelle dans les années 33-34 (pédagogie Freinet) , il représente la Kabylie au Conseil général, à l'Assemblée financière et à la Commission supérieure des réformes musulmanes. Il est l'auteur de deux grandes réformes: la naissance des centres municipaux en Kabylie à son initiative en 1946 et la fusion des enseignements en 1948 réalisant ainsi l'école unique pour tous sans distinction de race et de religion ou d'origine. Proche des figures anti-colonialistes comme Alain Savary et Charles André Julien du côté français; d'Abderrahmane Farès et d'Ahmed Boumendjel du côté algérien. Il rejoint le FLN et le GPRA à partir de fin 1955 lors de la Guerre d'Algérie. Décèdé le 25 mai 1985, il est inhumé dans son village natal d'Ait Halli (Irjen : Ait Iraten). Il laisse de nombreux écrits notamment sur la langue kabyle. Son œuvre est partiellement publiée en 1996 à titre posthume.

Encyclopédie Wikipedia


Un défenseur méconnu de la langue berbère

C’est le 25 mai de l’année 1985 que disparaît Lechani Mohand Saïd après avoir lutté toute sa vie durant pour le triomphe de certaines nobles idées qui ont pour noms : Berbérité, modernité, et laïcité.

Faisant partie des premiers instituteurs indigènes sortis de l’école de la France coloniale, il ne tardera pas à faire parler de lui en activant sur tous les fronts. La pédagogie, la politique et le journalisme sont les principales activités de cet intellectuel qui fait feu de tout bois. En 1912 à peine âgé de 19 ans, le voilà intégrant le section française de l’International Ouvrière (SFIO), qu’il ne quittera que deux années après le déclenchement de la guerre d’indépendance pour rejoindre le FLN. Mais entre temps, il a déjà fait ses preuves en matière de militantisme dans les rangs de la SFIO et aura accumulé plusieurs postes de responsabilité politique. Il a été tour à tour représentant de la Kabylie au conseil général d’Alger, membre de l’assemblée financière d’Algérie, maire de la commune d’Irjen, Grande Kabylie...... etc. Ses activités politiques aussi intenses soient-elles ne l’ont pas complètement détaché de son autre pôle d’intérêt : la pédagogie. Elément actif du corps des Instituteurs "indigènes", il fonde avec quelques uns de ses camarades, en 1922, “La voix des humbles” une revue qui sert en quelque sorte de porte-voix aux instituteurs "indigènes". Cette revue permettra à Lechani d’exposer ses théories didactiques et d’évoquer les sujets de l’heure intéressant la politique scolaire. Mais, peut être, la chose, qui l’a entièrement comblé dans ce domaine, c’est la suppression en 1948 de l’enseignement "indigène", chose pour laquelle il a ardemment lutté. « L’école ne doit être ni congrégationniste ni ségrégationniste. Elle doit s’ouvrir à tous les enfants et les rassembler en son semi sans regarder à leur appartenance raciale ou religieuse ». Telle est l’école pour laquelle Lechani a milité et le temps lui a donné raison. Plus tard, à l’indépendance de l’Algérie, toujours égal à lui même, il écrira : “L’enseignement sera assuré par l’Etat. Ce service public est si important que l’Etat ne peut l’abandonner aux religions. Cet enseignement sera lui-même laïc, commun à tous les enfants...” Si l’Algérie s’était inspiré des idées de Lechani et de bien d’autres intellectuels progressistes ont aurait évité à notre école et par là à notre pays ses errements. Mais comme le vin est tiré, il faut seulement ne pas le boire ! En sus de la politique et de la pédagogie, Lechani a d’autres centres d’intérêts moins absorbants peut être comme le sont la politique et la pédagogie, mais ils ont quand même leur importance dans la vie de notre instituteur. Il s’agit de l’aventure journalistique et des études berbères. Il fait partie de ceux qui ont crée “Alger républicain” et lui ont donné son esprit. Il est parmi les rares kabyles à obtenir des diplômes de berbère, au Maroc en 1919 et en Algérie en 1948. Emerveillé par sa langue maternelle, il a laissé à son sujet, des textes époustouflants de beauté. « Le vocabulaire kabyle est suffisamment riche pour permettre l’expression de la pensée et des sentiments avec nuance et précision. Il faut entendre les vieux montagnards de chez-nous, ceux en particulier qui ne se son jamais expatriés ou qui s’absentent rarement du pays - pour se rendre compte de la richesse de notre langue, de son élégance remarquable, de la souplesse de sa syntaxe, de la variété de ses formes, de la sagesse et de la poésie de ses expressions. Mais seule une langue pratique et un usage constant permettent d’en saisir les finesses et le génie, d’en goûter l’esprit. Ceux qui n’ont pas suivi les réunions de djemaâ, qui n’ont pas souvent assisté aux rencontres où se règlent les différends, aux conciliabules où se tranchent les affaires de famille, d’intérêt ou d’honneur, ne peuvent se faire une idée de la qualité des ressources verbales qu’elle met à la disposition des hommes qui participent aux discussions. Les séances de cette matière où s’affrontent des orateurs de classe maître de leur langue et de leur pensée, constituent un véritable régal qui charme et contente l’oreille », écrit-il pour dire tout l’amour qu’il porte à la langue kabyle. Son œuvre éditée en France, à titre posthume, en 1996, nous permet de saisir la finesse et la profondeur de ses analyses. Intellectuel kabyle, en avance sur son temps, Lechani mérite que l’on s’intéresse un peu plus à son œuvre.

Boualem B - La dépêche de Kabylie du 01 Juin 2005

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